Buffy contre les vampires

de Joss Whedon, 1997–2003, ****

Je sais ce que vous allez dire : « Mais t’as pas par­lé de ça y’a pas long­temps déjà ? »

Mais non : j’ai par­lé du film Buffy, tueuse de vam­pires. Le pré­sent billet est, lui, consa­cré à une petite série télé, Buffy contre les vam­pires1, lan­cée cinq ans plus tard par le scé­na­riste du film, un cer­tain Joss Whedon.

Nous sommes à Sunnydale, Californie. En pleine année sco­laire, les sopho­more2 voient débar­quer une nou­velle élève, Buffy. Arrivant de Los Angeles, c’est une petite blonde sou­cieuse de son appa­rence, qui sou­haite avant tout s’in­té­grer, se faire des amies popu­laires comme la bim­bo Cordelia, inté­res­ser les gar­çons, oublier son ancien lycée et démar­rer une nou­velle vie. Il faut dire que le pro­vi­seur de Sunnydale s’est un peu étouf­fé en jetant un œil à son dos­sier : Buffy n’est pas une simple mor­veuse à la répar­tie irré­pres­sible, mais une véri­table fau­teuse de troubles, qui est allée jus­qu’à incen­dier tout un gym­nase avec des gens dedans.

Sarah Michelle Gellar et Charisma Carpenter
Tu sais ce que j’aime faire en cours ? Regarder l’al­bum du lycée pour cri­ti­quer les tenues de l’an pas­sé. — pho­to The WB

Mais en allant cher­cher ses bou­quins de cours, Buffy trouve le docu­men­ta­liste par­ti­cu­liè­re­ment che­lou : il lui pose sous le nez un énorme gri­moire médié­val. C’est qu’il est en fait Observateur, c’est-à-dire qu’il doit gui­der et for­mer la Tueuse, la jeune fille dont le des­tin est de pro­té­ger l’hu­ma­ni­té des vampires.

Ah oui, parce que les gens que Buffy a fait cra­mer dans le gym­nase de son ancien lycée, ils étaient en fait déjà un peu morts et sévè­re­ment héma­to­phages : ça fait un an que Buffy est la Tueuse en service.

Elle doit donc faire une croix sur ses espoirs de nou­veau départ, obéir à Giles, reprendre la lutte contre les vam­pires, démons et autres créa­tures infer­nales, hési­ter à faire confiance au bel Angel (un vam­pire qui a tou­jours son âme)… et sur­vivre à l’en­fer ordi­naire des lycéens. Il lui faut notam­ment navi­guer entre d’un côté les élèves popu­laires à la mode qui donnent une bonne image et peuvent donc l’ai­der socia­le­ment, et de l’autre les geeks un peu bizarres qui savent que le lycée est une Bouche de l’Enfer et peuvent donc l’ai­der professionnellement.

Alyson Hannigan au milieu d'ordinateurs
Oui, ben pour trou­ver quel genre de démon tu viens de croi­ser et com­ment le tuer, une inter­naute, c’est utile ! — pho­to The WB

Je l’ai un peu évo­qué dans l’article sur le film : le scé­na­rio de Joss Whedon, mêlant tons sombres, humour léger, fémi­nisme reven­di­qué et clins d’œil aux geeks, avait été retra­vaillé par la pro­duc­tion pour en faire une pure comé­die esti­vale. La légende dit que Whedon n’a­vait pas appré­cié ; en tout cas, quand il a eu l’oc­ca­sion de reprendre son idée pour en faire une série, il a gar­dé les rênes d’un bout à l’autre, cumu­lant les cas­quettes de créa­teur, scé­na­riste, pro­duc­teur exé­cu­tif, et même par­fois réa­li­sa­teur et com­po­si­teur. Bien plus que le film ou ses scripts pré­cé­dents, Buffy contre les vam­pires est donc la pre­mière œuvre véri­ta­ble­ment whedonienne.

Une histoire de femmes

On ne sera donc guère sur­pris d’y trou­ver des signes annon­cia­teurs de nombre de ses tra­vaux sui­vants. Évidemment, les per­son­nages fémi­nins sont omni­pré­sents, sou­vent sté­réo­ty­pés dans un pre­mier temps, avant de décou­vrir leur pou­voir — lit­té­ra­le­ment, comme Willow-la-gee­kette qui devient Willow-la-sor­cière, ou figu­ra­ti­ve­ment, comme Cordelia-la-bim­bo qui devient Cordelia-la-guerrière.

La toute pre­mière scène du tout pre­mier épi­sode, pla­cée avant même le tout pre­mier géné­rique, joue d’ailleurs déjà avec ce sché­ma. Une jeune fille toute fra­gile et timide, à la nuit tom­bée, seule dans un envi­ron­ne­ment désert et angois­sant avec un gar­çon qui a mani­fes­te­ment une idée der­rière la tête… Et hop, un pre­mier sté­réo­type retour­né comme une crêpe.

Kristine Sutherland dans Buffy contre les vampires
Comment ça, j’ai l’air sor­tie des années 70 ? Oui ben je m’ha­bille et je me coiffe comme je veux, comme tout le monde. — pho­to The WB

Les par­cours des femmes sont divers et variés, et la série ne choi­sit pas un modèle de réfé­rence à suivre pour les autres : Joyce, mère de famille atten­tion­née et très tra­di­tion­nelle (au point d’être sur­prise que sa fille de seize ans voie un gar­çon), est tout aus­si res­pec­table que Faith, tueuse délu­rée qui suit ses pul­sions sans réflé­chir, ou que Tara, amante fidèle et sou­tien indé­fec­tible, Anya, ven­ge­resse incen­diaire ouver­te­ment misandre, ou Jenny, pro­fes­so­resse com­pé­tente et volon­taire mais quelque peu manipulatrice.

Le seul modèle fémi­nin poin­té du doigt est celui de la pom-pom girl popu­laire qui traîne au bras du quar­ter­back — celle qui se contente d’être bêtasse et jolie sans regar­der plus loin que le bout de son nez. Mais il s’a­vère aus­si que celles qui endossent ce rôle cherchent sou­vent juste à brouiller les pistes, un peu comme Lydia dans les pre­miers épi­sodes de Teen wolf, et Buffy elle-même joue régu­liè­re­ment la courge pour désar­çon­ner ses adversaires.

La sexua­li­té est un thème récur­rent de la série (après tout, on parle d’a­do­les­cents amé­ri­cains — oh wait !), là aus­si avec une volon­té de ne pas juger les per­son­nages. Bon, c’est vrai, un prince char­mant peut se trans­for­mer en gros con quand sa dul­ci­née a enfin accep­té de cou­cher avec lui. C’est sans doute un aver­tis­se­ment utile, mais ça ouvre la voie à une inter­pré­ta­tion un peu réac.

Mais en-dehors de ce cas pré­cis, le sexe peut très bien se pas­ser pour tout le monde, qu’on soit fidèle ou saute-au-paf, réservé(e) ou ouvert(e) à tout, homo, hété­ro ou ça dépend des fois, domi­nant, domi­né ou éga­li­ta­riste, qu’on fasse de la sexua­li­té le centre de sa vie roman­tique ou un simple moyen de se détendre avec n’im­porte qui… On peut aimer et dési­rer la même per­sonne d’un bout à l’autre, on peut avoir envie de quel­qu’un sans avoir envie d’être vu avec, on peut avoir envie de quel­qu’un qui nous dégoû­tait, on peut détes­ter quel­qu’un qu’on a aimé ou aimer celui qu’on a détes­té, on peut cou­cher avec Untel faute d’a­voir mis le grap­pin sur un autre, et on peut par­don­ner à quel­qu’un en dépit de tout ce qu’il a fait d’im­par­don­nable. Même une saine dose de vio­lence n’a rien de répré­hen­sible si toutes les per­sonnes concer­nées sont d’ac­cord (ce qui pré­fi­gure sans doute les nour­ris­sages conju­gaux qui ont mar­qué True blood). Au fond, l’im­por­tant est sur­tout de res­pec­ter les envies de cha­cun. Et oui, la série aborde aus­si le viol, et c’est bien le seul acte sexuel qui choque réellement.

Des seconds premiers rôles

La diver­si­té des carac­tères ne se limite pas aux femmes : tous les per­son­nages sont soi­gnés. Les seconds rôles ont leur propre voix, leurs propres envies, leurs propres buts, et ils n’hé­sitent pas à prendre car­ré­ment en main un épi­sode de temps en temps (men­tion spé­ciale à Jonathan « superstar »).

Bien sûr, ça n’é­tait pas tout à fait nou­veau ; par exemple, si ma mémoire est bonne, MacGyver3 lais­sait par­fois Jack Dalton jouer au héros, et un épi­sode de Signé Cat’s Eyes relègue lar­ge­ment les trois sœurs à l’ar­rière-plan au pro­fit d’Asaya. Mais Buffy contre les vam­pires en fait un véri­table pro­cé­dé nar­ra­tif, en met­tant régu­liè­re­ment les seconds rôles au pre­mier plan et en pous­sant jus­qu’à faire des géné­riques spé­ciaux pour l’occasion.

Alyson Hannigan et Adam Busch
Un ins­tant inha­bi­tuel dans la vie d’un per­son­nage secon­daire, par­fai­te­ment cohé­rent avec un autre ins­tant inha­bi­tuel du même per­son­nage trois ans plus tôt… — pho­to UPN

Cela va jus­qu’à s’as­su­rer qu’un per­son­nage secon­daire ait des réac­tions cohé­rentes, même face à des cir­cons­tances excep­tion­nelles qui font res­sor­tir à des années d’é­cart la même facette cachée de son carac­tère. C’est habi­tuel pour les héros, mais Whedon et son équipe ont fait de même pour des per­son­nages qu’on ne voit qu’un épi­sode sur trois.

Mort à la routine

Un autre truc qui annonce bien des séries whe­do­niennes à venir, c’est la capa­ci­té de Buffy contre les vam­pires à sor­tir de ses propres sché­mas et à se réin­ven­ter tota­le­ment au gré des envies des scénaristes.

Par exemple, un matin, Whedon est arri­vé en disant « Eh, ça don­ne­rait quoi si on n’a­vait pas d’hé­roïne ? » Et bien, ça don­ne­rait Meilleurs vœux de Cordelia, un épi­sode qui per­met à la fois d’in­tro­duire un per­son­nage essen­tiel de la suite et de pré­sen­ter tout un uni­vers alter­na­tif pour se détendre entre deux épi­sodes normaux.

Alyson Hannigan et Nicholas Brendon
Et si tu n’exis­tais pas, le monde en serait-il chan­gé ? — pho­to The WB

« Et si les gens deve­naient leurs dégui­se­ments ? » Paf, Halloween, qui montre une Buffy inutile pro­té­gée par ses amis et pré­fi­gure le concept d’im­plan­ta­tion de per­son­na­li­tés qui sera au cœur de Dollhouse onze ans plus tard. « Oh, et si les adultes retom­baient en enfance et que les ados devaient prendre soin d’eux pour chan­ger ? » Vlan, Effet cho­co­lat, hors-série de pure farce où Giles dévoile son petit côté hoo­li­gan. « Eh, cette nuit j’ai rêvé d’un robot qui cher­chait l’a­mour. » Hop, Le fian­cé, qui délaisse com­plè­te­ment les sujets fan­tas­tiques habi­tuels de la série pour lor­gner sur la SF à la Asimov.

En fait, Whedon se lâche et, s’il déve­loppe régu­liè­re­ment le fil de la série, il ne s’in­ter­dit jamais de l’u­ti­li­ser pour trai­ter ponc­tuel­le­ment un sujet qui n’a rien à voir. Il nous gra­ti­fie même d’un épi­sode évo­quant le mas­sacre de Columbine et le sui­cide chez les ado­les­cents, et c’est un de ceux qui mêlent le plus inti­me­ment rires et larmes.

Danny Strong prêt à tirer
Un lycéen sur un point haut avec un fusil, com­ment ça pour­rait mal tour­ner ? — pho­to The WB

En somme, les fans des Agents du SHIELD, série qui se réin­vente tous les ans (et qui a com­men­cé cette année en se réin­ven­tant à chaque épi­sode), ne seront pas dépay­sés. En fait, Buffy contre les vam­pires va peut-être plus loin que sa loin­taine héri­tière : elle pousse jus­qu’à injec­ter en plein milieu un nou­veau per­son­nage cen­tral, sans le pré­sen­ter, comme s’il avait tou­jours été là, lais­sant le spec­ta­teur buguer devant cette inco­hé­rence pen­dant plu­sieurs épi­sodes avant de l’expliquer.

Tragédie comique

Whedon joue aus­si avec un autre élé­ment qui devien­dra un peu sa signa­ture : la mort est là où elle est, prête à prendre n’im­porte qui n’im­porte quand, aus­si bien le héros sacri­fi­ciel atten­du d’une scène épique qu’un per­son­nage de fond qui était juste là au moment où le hasard lui est tom­bé des­sus. On peut évi­dem­ment pen­ser à Urgences, qui s’é­tait fait une spé­cia­li­té de buter un per­son­nage comme Mallory avait atta­qué l’Everest (« parce qu’il est là »), mais c’est beau­coup plus inat­ten­du d’une série se dérou­lant au lycée et dont la plu­part des per­son­nages ont moins de vingt ans. Et comme les auteurs ne renoncent jamais tota­le­ment à faire rire, ils mélangent allè­gre­ment la farce et la tra­gé­die, le spec­ta­teur ne sachant sou­vent pas sur quel pied danser.

Enfin, bien enten­du, les clins d’œil à la culture popu­laire geek sont innom­brables, qu’il s’a­gisse de dia­logues com­plets fai­sant réfé­rence à Star Trek ou d’é­chos de comics obs­curs dis­sé­mi­nés çà et là. Ils servent sou­vent de blague d’i­ni­tiés glis­sés en douce, assez dis­crets pour ne pas déran­ger ceux qui les rate­ront mais appor­tant un petit plus rigo­lo à ceux qui ont les réfé­rences. Thématique oblige, on détourne aus­si bien des scènes de grands clas­siques du film d’hor­reur, de Dracula à La nuit des morts-vivants en pas­sant par tout ce qui s’en rap­proche de près ou de loin. Whedon s’es­sayant par­fois à la réa­li­sa­tion, il intègre aus­si des tra­vel­lings à la Shining, des éclai­rages à la George Romero et des plans à la Wes Craven, mais cela reste rela­ti­ve­ment rare dans une réa­li­sa­tion glo­ba­le­ment banale.

Bon, après, si je mets de côté mon fan­boy whe­do­nien, qu’est-ce j’en pense, de Buffy contre les vam­pires ?

Occasion manquée

Spoiler : c’est pas la pre­mière fois que j’es­saie de regar­der cette série. Lors de sa pre­mière dif­fu­sion en France, je venais de pas­ser le bac. En fac d’in­for­ma­tique, les gros geeks fans de comics et de fan­tas­tique ne man­quaient pas, et je ne sais plus exac­te­ment qui m’en a par­lé quand. En tout cas, il parais­sait que c’é­tait génial, rigo­lo, et puis Sarah Michelle Gellar était trop. bonne.

Du coup, sans doute un jour où ça pas­sait après ou à la place de Stargate SG‑14, j’en ai vu un ou deux épisodes.

Et pis c’est tout.

Les vam­pires en car­ton, la tona­li­té fan­tas­tique à la Charmed (autre série qui ne m’a­vait pas du tout accro­ché) mêlée d’hu­mour potache, le per­son­nage de mor­veuse qui confon­dait bas­ton et gym­nas­tique, tout ça m’a­vait lais­sé aus­si froid que le phy­sique en fait banal de Sarah Michelle Gellar.

Robia LaMorte, Anthony Steward Head et Sarah Michelle Gellar
Jusqu’à récem­ment, j’a­vais gar­dé l’i­mage d’un mélange de Dawson, Sauvés par le gong et Charmed. — pho­to The WB

Avec vingt ans de recul5, je pense que mon expé­rience d’a­lors a dû souf­frir de plu­sieurs fac­teurs. Un : je n’a­vais pas à l’é­poque de culture comics/fantastique amé­ri­caine. Il y a plein de réfé­rences qui ont dû me pas­ser loin au-des­sus de la tête. En fait, j’au­rais sans doute plus faci­le­ment adhé­ré à Teen wolf, pour peu que je tom­basse sur un épi­sode qui par­lât de la bête du Gévaudan.

Deux : en ne voyant qu’un ou deux épi­sodes en plein milieu, les arcs nar­ra­tifs ont dû me déran­ger plu­tôt que de m’en­traî­ner. Parce que oui, Buffy contre les vam­pires est faite pour être vue dans l’ordre, avec un long fil rouge par sai­son (selon le grand méchant du moment) et divers arcs éta­lés sur plu­sieurs heures, tout cela mêlé à l’in­trigue de chaque épi­sode. C’est assez habi­tuel de nos jours, où la vidéo à la demande a habi­tué les spec­ta­teurs à tout regar­der d’un bout à l’autre, mais à l’é­poque la plu­part des séries pour ados avaient un fil rouge beau­coup plus lâche, moins pré­sent à chaque étape, qui per­met­tait de voir les épi­sodes indi­vi­duel­le­ment selon les hasards des diffusions.

Trois : les aspects ini­tia­tiques et fémi­nistes ne me par­laient pas. À l’é­poque, je consi­dé­rais comme évident que les femmes avaient les mêmes droits que les hommes, puisque c’é­tait écrit dans la Loi. J’ai mis très long­temps à lire la men­tion « * Principes non contrac­tuels » écrite en petit dans l’angle de la cou­ver­ture des Dalloz. Accessoirement, dans mon lycée de spor­tifs achar­nés, les trois quarts des filles me bat­taient au bras de fer, donc je voyais pas bien en quoi la vie pou­vait être injuste avec elles. Oui : la vie en entre­prise m’a fait beau­coup découvrir…

Bonus : je viens de jeter un œil à la ver­sion fran­çaise par curio­si­té, et pour faire simple : le dou­blage est nul. Les into­na­tions sonnent com­plè­te­ment faux, ce qui n’ar­range pas les per­for­mances déjà aléa­toires de cer­tains acteurs. On est très loin des tra­duc­tions soi­gnées du Prince de Bel-Air ou de Malcolm, qui ren­daient ces séries presque aus­si bonnes en fran­çais qu’en anglais.

Donc, vingt ans après, avec un peu plus de culture fan­tas­tique et des yeux un peu plus conscients des inéga­li­tés de ce monde, je crois qu’en fait j’ai raté à peu près tout ce qui rend Buffy contre les vam­pires intéressante.

Ce qui est inté­res­sant, c’est que les per­son­nages évo­luent, révèlent des facettes dif­fé­rentes d’un épi­sode et d’une sai­son à l’autre. Ce qui est inté­res­sant, c’est que Buffy devient (par­fois) une adulte res­pon­sable, qui va retour­ner des steaks dans un fast-food pour payer ses fac­tures. Ce qui est inté­res­sant, c’est que Willow découvre ses propres goûts et doit se libé­rer de l’i­mage qu’elle a d’elle-même — et que c’est fran­che­ment flip­pant pour tout le monde. Ce qui est inté­res­sant, c’est que Jonathan le souffre-dou­leur se trouve lui aus­si un cer­tain pou­voir, et qu’un grand pou­voir implique… qu’on tombe de plus haut. Ce qui est inté­res­sant, c’est que Giles l’Anglais tou­jours maître de lui-même se libère un peu, vit ses propres deuils, a ses propres moments d’hé­roïsme ou de rage. Ce qui est inté­res­sant, c’est que le hasard influence gran­de­ment le des­tin du monde — comme dans la vraie vie, en somme.

Un écho actuel que personne n’aurait anticipé

Il y a un autre truc inté­res­sant, sans doute même plus aujourd’­hui qu’en 1997 : la liber­té ves­ti­men­taire des per­son­nages. Oui, je sais : je vais par­ler fringues, et rien que ça c’est remarquable.

À l’heure où on fait des son­dages pour deman­der s’il faut inter­dire aux lycéennes de por­ter tel ou tel vête­ment, où un ministre explique en creux qu’un t‑shirt décol­le­té ou une mini­jupe sont incom­pa­tibles avec la République, où un phi­lo­sophe débla­tère qu’un nom­bril empêche les gar­çons de se concen­trer, il est bon de revoir Buffy contre les vam­pires.

Sarah Michelle Gellar et Alexandra Johnes
Pas de sou­tif à gauche, crop top à droite : tout le monde s’en fout, mais Finkielkraut s’en est tou­jours pas remis. — pho­to The WB

J’étais en train de regar­der la troi­sième sai­son durant cette polé­mique, née sur une simple ques­tion d’é­ga­li­té des sexes dans l’ap­pli­ca­tion des règle­ments inté­rieurs et qui culmi­na deux semaines plus tard avec des conne­ries mons­trueuses pro­fé­rées au plus haut de l’Éducation natio­nale et à lon­gueur de tri­bunes dans la presse. Du coup, je me suis mis à regar­der les tenues, aux­quelles j’a­vais pas plus prê­té atten­tion que ça — elles m’a­vaient juste paru nor­males, conformes à mes sou­ve­nirs d’alors.

J’ai ain­si réa­li­sé deux trucs. D’une part, oui, la série était ancrée dans son époque : mes cama­rades du fin fond du Diois en 97–98 ou des facs gre­no­bloises en 01–056 s’ha­billaient de manière assez similaire.

D’autre part, j’ai pas­sé mes années de lycée et de fac à voir des filles plus ou moins spor­tives en t‑shirt en élas­thanne, avec ou sans sou­tien-gorge, en jupe courte ou en pan­ta­lon mou­lant, en mini-short ou par­fois en crop top (c’é­tait pas encore la mode je crois), en col rou­lé ser­ré ou en décol­le­té, aus­si bien qu’en pan­ta­lon large de fla­nelle mul­ti­co­lore, en pull de laine et en doudoune.

Et vous savez quoi ? Mes cama­rades et moi avons une col­lec­tion de diplômes qui montre qu’à l’é­poque, on était tout à fait capables de se concen­trer sur nos cours. On trou­vait ça nor­mal que les filles aient des tenues légères en été, comme nous ; on trou­vait ça nor­mal qu’elles désha­billent leurs jambes, comme nous. On trou­vait ça nor­mal de voir une pointe au bout du galbe d’un t‑shirt, parce que vous savez quoi, les filles avaient des tétons, qui ten­daient par­fois le tis­su quand elles avaient des sou­tiens-gorges légers ou pas de sou­tien-gorge du tout. Et on n’y fai­sait pas plus atten­tion qu’à un joli sou­rire, un mol­let mus­clé ou une paire d’yeux un peu trop bleus — et pas moins atten­tion non plus, hein, soyons pas hypo­crites : on aimait déjà voir des seins.

Dans Buffy contre les vam­pires, on voit pas­ser toute la palette des tenues de l’é­poque, du juste-au-corps mou­lant à la blouse de chi­miste, du tailleur cin­tré au gros pull jaune avec une tête de Casimir. Et le seul moment où quel­qu’un se per­met de juger une tenue, c’est quand Willow réa­lise un matin d’en­ter­re­ment que sa propre garde-robe est entiè­re­ment com­po­sée de logos rigo­los et de cou­leurs vives.

Willow et les "trucs idiots" de ses chemises
En sept sai­sons, je crois que c’est le seul moment où on cri­tique sérieu­se­ment une tenue (mis à part les per­si­flages des pom-pom girls sur les autres filles bien sûr). — pho­to The WB

Une série meilleure en 2020 qu’en 1999 ?

En fait, je suis pas loin de pen­ser que Buffy contre les vam­pires n’é­tait pas du tout faite pour que je la voie au tour­nant du siècle. Plus que mes propres lacunes cultu­relles, certes indé­niables, le point cru­cial, c’est qu’elle repose trop sur les évo­lu­tions des per­son­nages et des situa­tions pour que l’on puisse la juger en trois épi­sodes, sur­tout pas pio­chés au hasard au milieu. En fait, elle avait quinze ans d’a­vance sur ce point : comme Battlestar Galactica par exemple, elle n’é­tait pas faite pour une dif­fu­sion à la télé (avec les aléas de la vie quo­ti­dienne qui font prendre en route ou rater des épi­sodes), mais plus adap­tée à la vidéo à la demande, en com­men­çant au début et en dérou­lant les évé­ne­ments dans l’ordre.

Hélas, ça peut aus­si être un peu long à regar­der aujourd’­hui. Mine de rien, la dif­fu­sion étant heb­do­ma­daire et éta­lée sur l’an­née, les sai­sons font vingt-deux épi­sodes, soit plus de seize heures. Les séries pen­sées pour la VOD, elles, se contentent sou­vent de blocs de huit ou neuf heures, ce qui per­met au spec­ta­teur d’é­vi­ter l’es­souf­fle­ment quand il binge-watche pour occu­per les longues soi­rées confinées.

Du coup, cer­tains pas­sages manquent de rythme, cer­tains épi­sodes sont un peu répé­ti­tifs, et on attend long­temps le match contre le grand méchant de fin de sai­son. Accessoirement, tout à fait entre nous, la réa­li­sa­tion et la direc­tion d’ac­teurs un peu inégales n’aident pas, sur­tout dans les pre­mières sai­sons. Le réglage des bagarres et les effets spé­ciaux ont aus­si sale­ment vieilli — même si les maquillages en car­ton, qui pro­dui­saient déjà un effet comique à l’é­poque, ont fait école au point qu’on les retrouve dans des trucs modernes comme Teen wolf et iZombie.

Mais dans l’en­semble, la série est plu­tôt entraî­nante, bien por­tée par des per­son­nages juste assez sté­réo­ty­pés pour pou­voir jouer avec leurs sté­réo­types. Le mélange entre comé­die lycéenne ou uni­ver­si­taire, tra­gé­die gothique, fan­tas­tique soft avec une petite touche plus gore çà ou là, romance pathé­tique ou tou­chante, mélo fami­lial et gee­ke­rie humo­ris­tique est plu­tôt bien dosé. Cette tona­li­té hybride, assez rare à l’é­poque (même si on trou­vait un équi­libre du genre dans Piège de cris­tal et dans une moindre mesure Urgences par exemple), s’est depuis impo­sée dans la plu­part des tra­gi­co­mé­dies pour ados et jeunes adultes, qui elles non plus n’hé­sitent plus à tuer un per­son­nage au débot­té entre deux vannes faciles.

Sarah Michelle Gellar et Brian Thompson
T’as rai­son de sor­tir les dents, ça sera plus facile de te les faire man­ger. — pho­to The WB

Devenue un emblème pour bien des fémi­nistes, Buffy contre les vam­pires jouait clai­re­ment et ouver­te­ment la carte « empo­werment » des femmes. Pour autant, elle n’hé­site pas par­fois à s’at­tar­der sur le phy­sique de ses héroïnes pour moti­ver le spec­ta­teur mâle rep­ti­lien. Elle traite tout de même hommes et femmes avec une cer­taine équi­té : des réfé­rences au sex-appeal de Giles, des vannes liées au phy­sique de Xander et des plans sur le tronc mus­clé de Spike viennent par­fois rap­pe­ler que les hommes aus­si peuvent ser­vir à faire plai­sir aux yeux de certain⋅e⋅s. En fait, les filles de Buffy ne voient pas de mal à ce qu’on bugue en les regar­dant ; on doit juste se sou­ve­nir qu’elles ont aus­si un cer­veau et qu’elles seules décident ce qu’elles font de leur corps. Par ailleurs, les auteurs n’a­vaient sans doute pas anti­ci­pé l’im­por­tance de lais­ser les actrices s’ha­biller nor­ma­le­ment. À l’é­poque, la série se conten­tait natu­rel­le­ment d’u­ti­li­ser le panel de tenues à dis­po­si­tion des lycéennes et étu­diantes ; c’est uni­que­ment en revoyant cela aujourd’­hui, avec le débat des der­niers mois, que l’on réa­lise qu’en vingt ans, on a régres­sé de qua­rante ans.

Bref7, si on regarde Buffy contre les vam­pires comme une simple dis­trac­tion, sans se poser de ques­tion, on peut la trou­ver un peu répé­ti­tive (bien que son uni­vers se réin­vente pério­di­que­ment et qu’elle aborde des thèmes très variés) et cer­tains aspects ont mal vieilli, notam­ment le rythme et les effets spé­ciaux. Si, en revanche, on cherche le second niveau d’in­ter­pré­ta­tion, le sens de la vie et l’é­vo­lu­tion per­son­nelle, le mes­sage sur les des­tins indi­vi­duels et l’é­ga­li­té des genres, alors la série gagne une pro­fon­deur cer­taine, qu’elle n’a­vait peut-être pas entiè­re­ment lors de son écri­ture. Et c’est aus­si, sur­tout pour les ama­teurs de whe­don­ne­ries, un docu­ment assez cap­ti­vant, qui pré­fi­gure nombre de ses œuvres sui­vantes, pas seule­ment parce que la moi­tié du cas­ting de Dollhouse et des Agents du SHIELD était déjà là.

  1. Les deux avaient le même titre en anglais : Buffy the Vampire Slayer.
  2. Deuxième année du lycée, élèves d’en­vi­ron 16 ans, mais l’or­ga­ni­sa­tion des cours ne per­met guère la com­pa­rai­son avec la classe fran­çaise de seconde.
  3. Ah tiens, voi­là qui pour­rait m’oc­cu­per un recon­fi­ne­ment : ça valait quoi en fait, ma série pré­fé­rée d’il y a trente ans ?
  4. Qui occu­pait le même « slot » sur M6 le same­di soir.
  5. Déjà ?!!!!
  6. Entre, j’é­tais en DUT infor­ma­tique, donc j’a­vais pas de fille sous les yeux.
  7. Oui, j’ai osé écrire « bref ».