Narcos (saisons 1–2)

de Chris Brancato, Carlo Bernard et Doug Miro, 2015–2016, ****

C’est l’histoire d’un mec qui sait se faire des amis. Intelligent, culti­vé, char­mant même, c’est un bon père de famille, un mari aimant, un fils atten­tion­né et un voi­sin agréable. Il a sur­tout la bonne habi­tude de dis­tri­buer une part de sa richesse, nour­ris­sant les œuvres de bien­fai­sance de sa ville, fai­sant construire ou réno­ver des loge­ments, embau­chant les jeunes de quar­tiers dif­fi­ciles et don­nant de l’argent aux pauvres, aux magis­trats et aux poli­ciers. Très popu­laire, il se voit pré­sident de la République et se pré­sente à la dépu­ta­tion…

Le pro­blème, c’est que dépu­té, c’est un rôle qui attire les pro­jec­teurs. Et que quand on tient sa for­tune du tra­fic de cocaïne, nor­ma­le­ment, on pré­fère la dis­cré­tion. Le seul jour où il pénètre dans la Chambre des repré­sen­tants n’est pas seule­ment celui de son humi­lia­tion publique : c’est aus­si le jour où prend fin la spi­rale ascen­dante et où débute la chute de Pablo Emilio Escobar Gaviria.

J’aime Medellín, et Medellín nous aime. — pho­to Netflix

Commençons par le truc qui fâche : il y a une très, très grosse rup­ture de rythme en plein milieu de la pre­mière sai­son. De deux choses l’une : soit les auteurs pen­saient que l’histoire d’Escobar n’était inté­res­sante qu’à par­tir du moment où il fai­sait construire la Cathédrale, soit ils avaient pré­vu de racon­ter toute son his­toire en une sai­son et c’est au milieu de la pro­duc­tion qu’on leur a dit que fina­le­ment, ils en auraient deux.

Attendez une seconde, on va dis­cu­ter tran­quille­ment, on va trou­ver une solu­tion qui arrange tout le monde. — pho­to Netflix

En tout les cas, les cinq-six pre­mières heures sont menées tam­bour bat­tant, avec par­fois des ellipses de plu­sieurs mois et une concen­tra­tion sur l’histoire de ce petit tra­fi­quant de maté­riel hi-fi qui se retrouve riche à ne plus savoir qu’en faire. Cette par­tie joue sur les codes de la suc­cess sto­ry à l’américaine (c’est nar­ré par un agent de la DEA), ce qui lui donne un aspect presque comique au second degré ; la tona­li­té de cette ouver­ture a sans doute ins­pi­ré Barry Seal, sor­ti cet été.

La fin de la pre­mière sai­son bas­cule brus­que­ment dans le polar pur et dur, pio­chant ses réfé­rences du côté de Heat et se met­tant sans tran­si­tion à détailler les his­toires de famille, les doutes et les espoirs, la voix off pas­sant d’ailleurs du « il » au « je ».

Vous me direz peut-être que ça cor­res­pond au moment où Steve Murphy, nar­ra­teur, arrive à Medellín et découvre de l’intérieur une his­toire qu’il contait jusque là à dis­tance. Certes, mais c’est trop bru­tal, mal fichu, et le chan­ge­ment de tona­li­té et de rythme fait vrai­ment arti­fi­ciel.

Je vous pro­pose un truc : puisque les nar­cos tirent dans le tas, on tire dans le tas. — pho­to Netflix

C’est dom­mage parce que les deux ver­sions ont leur inté­rêt, leurs qua­li­tés et leur façon de tenir le spec­ta­teur. C’est la tran­si­tion qui est mal gérée. Et du coup, c’est seule­ment dans la deuxième sai­son qu’on prend vrai­ment la mesure de la qua­li­té des acteurs, qui ont enfin des per­son­nages ins­tal­lés, creu­sés, avec des évo­lu­tions paral­lèles et des enjeux per­son­nels qui s’ajoutent à la simple his­toire. Wagner Moura, qui se contente d’incarner un Escobar ambi­tieux et char­meur au début de la série, se révèle réel­le­ment par la suite pour finir par écra­ser le reste du cas­ting avec un remar­quable mélange de fureur, de ten­dresse, de peur et d’ego.

Tu vois, à la qua­ran­taine, je fatigue quand même un peu… — pho­to Netflix

L’écriture plus tra­vaillée de la seconde sai­son a un autre avan­tage : faire oublier l’Histoire. Parce que bon, à moins d’avoir vécu les années 80 et 90 en ermite, on connaît tous gros­so modo le car­tel de Medellín, qui a atteint une puis­sance finan­cière com­pa­rable à celle de l’État colom­bien avant de s’effondrer encore plus vite qu’il n’avait été mon­té. Et on se sou­vient tous des images, qui ont fait la « une » des jour­naux, d’Escobar mort sur son toit en 93. C’est donc un vrai suc­cès des auteurs que d’arriver, à deux épi­sodes du bou­clage de la seconde sai­son, à nous faire encore deman­der si c’est la fin ou si cet orvet a encore un tour dans son sac.

Dans l’ensemble, Narcos est donc une vraie bonne série poli­cière dra­ma­tique, avec une base his­to­rique rela­ti­ve­ment res­pec­tée mais assez roman­cée pour être inté­res­sante, avec une tona­li­té noire maî­tri­sée, une réa­li­sa­tion soi­gnée, des per­son­nages bien construits, un cas­ting de choix mené par un pre­mier rôle admi­rable. Elle est un peu désta­bi­li­sée par ses pre­miers épi­sodes, qui sont une bonne série poli­cière comique à la tona­li­té enle­vée et à l’écriture légère ; mais cette étape fran­chie, ce thril­ler cré­pus­cu­laire est d’une qua­li­té remar­quable.