Away

d’Andrew Hinderaker, 2020, **

Alexis a quinze ans. Elle est gen­tille, bien éle­vée, intel­li­gente et tra­vailleuse, bref, c’est la fille idéale d’une famille par­faite amé­ri­caine. Elle a juste un petit pro­blème : son père est à l’hos­to après une hémor­ra­gie céré­brale, et comme ça lui vient d’une muta­tion favo­ri­sant les caver­nomes céré­braux, elle se demande si elle risque d’être atteinte. Pour ne rien sim­pli­fier, elle se retrouve seule chez une amie de la famille : sa mère, qui venait d’ar­ri­ver au bureau lors de l’AVC pater­nel, a choi­si de pour­suivre le voyage pro­fes­sion­nel pré­vu de longue date — alors même que son employeur lui a dit qu’elle pou­vait se faire rem­pla­cer. Du coup, Alexis a la rage et traîne avec un his­pa­nique fan de moto-cross.

Felicia Patti et Tahita Bateman dans Away
— Dis, Lex, pour­quoi t’es éner­vée ?
— Tu peux pas com­prendre, toi, ta mère a pas choi­si d’al­ler bos­ser en te lais­sant te démer­der avec l’AVC pater­nel.
- pho­to Diyah Pera pour Netflix

Emma est la mère d’Alexis. On l’a dit, le bou­lot passe avant la famille : quand son mari a failli mou­rir, elle a hési­té une bonne seconde et déci­dé de pour­suivre son petit voyage entre col­lègues. C’est bal­lot, parce que jus­te­ment, ses col­lègues lui fai­saient déjà pas trop confiance. Il faut dire qu’ils ont tous leurs pro­blèmes : Misha est bou­dé par sa fille et perd la vue, Lu s’est décou­vert une pas­sion les­bienne et a peur que ça se sache, Kwesi a vu ses parents mou­rir tout jeune et a été adop­té par une juive anglaise, Ram a cau­sé la mort de son frère à dix ans et a fui sa famille.

Vous savez ce que je vais dire, mais je vais l’é­crire quand même : on pour­rait avoir UN per­son­nage nor­mal ? Juste un ? Même pas un pre­mier rôle, hein, juste quel­qu’un, quelque part dans l’his­toire, qui ne soit pas mar­qué au fer blanc par un drame per­son­nel impro­bable ?

Donc voi­là. Sur le papier, ça se pré­sente comme le pre­mier voyage vers Mars, mais c’est du mélo fami­lial à gogo.

Ah oui, je savais que j’ou­bliais un truc. Donc le voyage pro­fes­sion­nel d’Emma, Misha, Lu, Kwesi et Ram, c’est vers Mars.

Je suis pas le seul à l’a­voir oublié, notez. Les scé­na­ristes aus­si. Ils étaient trop occu­pés à démê­ler leurs drames fami­liaux en tout genre (et à expli­quer que qui­conque est tou­ché par une reli­gion doit s’y conver­tir dare-dare) pour vrai­ment réflé­chir à cette his­toire de voyage vers Mars. Vu que c’est le pré­texte déclen­cheur, il a bien fal­lu caser quelques scènes d’ex­plo­ra­tion spa­tiale, mais ils ont fait ça à regret après avoir vu Mars et lu en dia­go­nale Seul sur Mars et Objectif Lune.

Mark Ivanir dans Away
Moi, je construis des marion­nettes, ça m’é­vite de pen­ser à l’in­gé­nieur qui a conçu mon vais­seau. — pho­to Diyah Pera pour Netflix

On a donc droit à tous les cli­chés du genre, dans un vais­seau mani­fes­te­ment conçu spé­cia­le­ment pour avoir des pro­blèmes. Un exemple tout bête : quel est l’a­bru­ti qui a déci­dé qu’il n’y aurait pas de redon­dance digne de ce nom sur un truc aus­si essen­tiel que le recy­cleur d’eau ? Le sys­tème de secours n’est pas dimen­sion­né pour assu­rer la sur­vie de tous les occu­pants (c’est les canots du Titanic, en fait), et le sys­tème prin­ci­pal est conçu pour ne pas être répa­rable aisé­ment.

Oh, et puis­qu’il y a de l’eau dans la cloi­son du vais­seau, les astro­nautes veulent y accé­der ; mais for­cé­ment, per­sonne n’a pré­vu de valve, for­cé­ment, ils n’ont qu’une per­ceuse Bricorama sur eux, for­cé­ment, ils percent trop pro­fond et ça part en couille. Quelque chose me dit pour­tant que des mini-per­ceuses avec butée réglable, ça coûte moins de cin­quante euros1, ça pèse cinq cents grammes, et y’en aurait cer­tai­ne­ment au moins une sur une mis­sion pareille.

Ça n’a l’air de rien, mais les scé­na­ristes font tour­ner faci­le­ment quatre épi­sodes sur dix avec cette his­toire de flotte qui ne résiste pas à un exa­men fac­tuel par un élève de qua­trième.

Vivian Wu dans Away
Je suis Chinoise, donc intro­ver­tie, coin­cée, sérieuse, athée, mais quand je serai confron­tée au judaïsme j’en rede­men­de­rai. — pho­to Diyah Pera pour Netflix

Dieu mer­ci, dans l’en­semble, les acteurs font leur bou­lot, les réa­li­sa­teurs aus­si, les mon­teurs de même. Ça rend la série plu­tôt regar­dable, ryth­mée (mal­gré quelques lon­gueurs dans les deux der­niers épi­sodes) et entraî­nante. Il y a aus­si un vrai bon point : un per­son­nage han­di­ca­pé2 s’in­tègre natu­rel­le­ment dans l’his­toire, sans en faire ni un pro­blème, ni le sujet, ni un ali­bi « diver­si­té » de ser­vice.

Mais la pro­chaine fois, par pitié, embau­chez un scé­na­riste, dites-lui de créer des per­son­nages qui soient pas des cli­chés sur pattes, lais­sez le mélo fami­lial de côté ou au moins assu­rez-lui un mini­mum de cré­di­bi­li­té, et embau­chez un conseiller scien­ti­fique qui soit allé au-delà du cours de Sciences et tech­no­lo­gies de sixième.

  1. J’en ai trou­vé en 10 min pour 60 € chez Leroy-Merlin, et ailleurs ça sera for­cé­ment moins cher.
  2. A prio­ri tri­so­mique, mais c’est pas expli­ci­te­ment indi­qué.