Titanic

de James Cameron, 1997, ****

Non, j’avais toujours pas vu Titanic. Pas à sa sortie, pas à sa diffusion télévisée, pas non plus à sa rediffusion télévisée… Mais à sa re-sortie, en papotant avec une copine, elle a dit que c’était pas si mal, qu’il fallait bien que je me fasse ma propre idée et qu’elle le reverrait volontiers, donc on s’est retrouvés trois heures vingt avec un Leonard aux Câpres jeune.

Et j’avoue : j’ai été agréablement surpris.

Déjà, on n’entend pas Céline. Ou peu, ou du moins pas souvent. Du coup, sur le plan auditif, ça passe.

Ensuite, c’est loin de n’être que la romance guimauvée que l’on m’avait vendue à l’époque. Titanic se divise grosso modo en trois tiers : une longue mise en place, détaillée, présentant les différents personnages et les techniques d’exploration de l’épave ; ensuite, l’amourette de Jack et Rose ; enfin, la percussion et le naufrage.

La première partie est passionnante, tout simplement. Le navire est un personnage à part entière, qui a droit à sa présentation au même titre que les autres ; il faut savoir que, maniaque du Titanic au début des années 90, j’avais dévoré tout ce que j’avais trouvé sur le sujet, et j’ai eu le plaisir de voir que Cameron a dû être aussi fasciné par cette coque de noix que j’ai pu l’être, vu la volonté qu’il a eue de la montrer sous tous les angles et dans tous les détails.

La deuxième partie est peut-être plus rythmée, plus amusante aussi, et le film ne se contente pas de conter une amourette mais la replace dans un contexte social ; il rappelle ainsi que la société post-victorienne restait profondément une société de classes, où l’Anglais riche ne côtoyait qu’accidentellement l’Anglais pauvre, les plans des paquebots étant profondément marqués par cette réalité — les passagers de troisième classe aux entreponts, avec tout juste la possibilité de monter sur un pont dégagé de quelques dizaines de mètres de longueur, dominé par le généreux pont de première classe… Cameron n’est en revanche pas un exemple de finesse psychologique et les personnages sont à son habitude assez stéréotypés, en particulier celui du jeune Hockley, snobinard et prétentieux, qui n’aura pas droit à un bon point de tout le film.

Dans la conclusion, en revanche, Cameron en fait trop. C’est un peu habituel chez lui, mais les vingt-huit allers-et-retours entre les ponts supérieurs et la cale sont tout simplement ridicules, de même que certaines explosions ou le vacillement des lumières dès qu’on est dans les ponts inférieurs alors que tout fonctionne au dessus.

Il y a aussi ce paradoxe agaçant : certains détails sont extrêmement bien vus, et ne seront notés que par les purs maniaques ayant bouffé la littérature sur le navire, et d’autres évidents sont totalement ignorés. Summum du geekisme : lors du démarrage des hélices, la centrale ne se lance qu’après les latérales ; c’est le détail super-réaliste, les hélices latérales des paquebots de classe Olympic étant entraînées directement par les machines à vapeur, alors que l’hélice centrale récupérait l’énergie d’une turbine placée en aval des cylindres d’expansion. À l’inverse, summum de l’erreur bateau : les cordages qui relient les canots aux bossoirs ne se déroulent pas à la verticale… Et puis bon, Rose est récupérée à moitié morte après une heure et demie sur une eau quasi gelée, mais elle a toujours ses dix doigts et ses dix orteils à la sortie.

Sur le plan technique, les grands écrans pardonnent mal les effets spéciaux des années 90. Les images de synthèse, au sommet de la technologie de l’époque, sautent désormais aux yeux — les textures, en particulier, semblent peu naturelles.

La conversion en stéréoscopie, réalisée pour la re-sortie du film cette année, est l’occasion d’un bilan mitigé. D’un côté, Cameron a fait faire du très bon boulot, en évitant les effets exagérés et en limitant les projections aux moments opportuns ; le plan de convergence est également toujours dans le plan de netteté, ce qui évite certains problèmes, et les visages sont la plupart du temps dotés d’un vrai relief. De l’autre, il y a toujours cet effet théâtre de marionnettes sur certains plans, et les proportions des membres ne sont pas toujours respectées — je pense notamment à une séquence où un personnage prend un objet au premier plan, et où la perspective de son bras donne l’impression qu’il a un deuxième coude hors champ pour garder l’avant-bras bien parallèle au tronc. Ça reste donc loin d’un film en stéréo, et même de certaines très belles conversions récentes comme Hugo Cabret.

Il y a aussi au passage une traduction hautement discutable d’une réplique d’un des explorateurs, parlant du choix du capitaine Smith de conserver sa pleine vitesse en croyant qu’il pourrait dérouter le Titanic à temps pour éviter tout impact. « Everything he knows is wrong », traduit par « tout ce qu’il sait est faux ». Évidemment, ça pourrait être « tout ce qu’il croit savoir » ; mais dans le contexte, je pense plutôt que l’idée est que Smith fait « tout ce dont il sait que c’est mal », son expérience lui dictant de réduire la vapeur et de se dérouter pour éviter la zone d’icebergs mais son surmoi ignorant ce signal de sauvegarde.

Ceci étant, dans l’ensemble, Titanic est un film fort sympathique, distrayant, intéressant, plutôt bien joué (même si bon, Leo s’est énormément amélioré en vieillissant et ça pique un peu de revoir ses approximations de jeunesse) et correctement documenté. Il y a bien un bon lot de faiblesses et quelques manies agaçantes de Cameron, comme la tendance à toujours en faire un peu trop dans les scènes finales, mais c’est finalement une bonne surprise.