Le syndrome du Titanic

de Jean-Albert Lièvre et Nicolas Hulot, 2009, ****

La remarque pleine de mau­vais esprit, comme ça ça sera fait : putain, qu’est-ce qu’on nous blinde le crâne d’écologie et de res­pect de la nature depuis un moment ! Une véri­té qui dérange n’est plus tout jeune, mais on sort à peine de Home et de La baie de la honte qu’on nous sert ce Syndrome du Titanic. Ça doit être ce qu’on appelle une mode, les bobos en sont friands.

Ceci étant, y’a plein de façons de par­ler de ça. Le film de mili­tants, réa­li­sé avec un camé­scope — et bien­tôt un GH1 — et des ani­maux si meu­gnons qu’on mas­sacre pasqu’on est méchants (cf. billet pré­cé­dent…). Le film de pho­to­graphe, tour­né à la Wescam et diri­gé à l’EOS 1Ds par un type qui n’a pas com­pris qu’un film bouge et raconte, ce qui le dif­fé­ren­cie d’un dia­po­ra­ma. Le film de cinéaste, qui raconte avec force effet spé­ciaux que les bou­le­ver­se­ments cli­ma­tiques, c’est dan­ge­reux mais à la fin le héros sur­vit (pour ceux qui ne ver­raient pas l’allusion, je parle du Jour d’après de Roland Emmerich).

Le syn­drome du Titanic n’est rien de tout ça, et c’est sans doute sa force. C’est plus un car­net de réflexions per­son­nelles d’un bon­homme qui a tout connu dans la nature, com­men­çant par la pour­rir copieu­se­ment (reli­sez Les che­mins de tra­verse pour ses débuts de motard casse-cou et ses expé­di­tions polaires en ULM, ou retrou­vez les vieux Ushuaïa pour le pilo­tage du Beriev A-40¹) et finis­sant comme fer de lance d’une cer­taine éco­lo­gie fran­çaise, for­te­ment cri­ti­quée mais jusqu’ici lar­ge­ment plus effi­cace auprès de la popu­la­tion que les ges­ti­cu­la­tions d’un par­ti poli­tique à côté de ses pompes.

Accessoirement, Hulot est un repor­ter et un homme de com­mu­ni­ca­tion : il a donc une cer­taine expé­rience de ce que doit être un récit pour ne pas las­ser son spec­ta­teur, pré­ci­sé­ment ce qui man­quait à Home (enfin, le prin­ci­pal truc qui man­quait à Home). C’est peut-être aus­si l’intérêt de l’association à un docu­men­ta­riste pro­fes­sion­nel, Jean-Albert Lièvre, dont j’avoue ne rien savoir sinon qu’il a eu quelques prix pour des docus ani­ma­liers.

Le syn­drome du Titanic est donc cor­rec­te­ment ryth­mé, sou­vent posé et contem­pla­tif, mais capable d’accélérations ful­gu­rantes aux moments oppor­tuns. C’est éga­le­ment un film assez esthé­tique, mais qui ne fait pas pour autant de la pho­to le centre du monde — vlan, deuxième tacle contre Home. Le mon­tage n’hésite pas à enchaî­ner des séquences dont l’association n’était pas évi­dente, comme le pas­sage d’un centre com­mer­cial amé­ri­cain à son clone en Namibie, sou­li­gnant le pro­pos maître : le pro­blème est glo­bal et doit être consi­dé­ré dans sa glo­ba­li­té.

Le supermarché, symbole du colonialisme économique. photo Mars distribution
Le super­mar­ché, sym­bole du colo­nia­lisme éco­no­mique. pho­to Mars dis­tri­bu­tion

C’est là l’autre force du Syndrome du Titanic par rap­port à d’autres films de « sen­si­bi­li­sa­tion ». Certains vous disent « notre pla­nète, elle est trop belle, faut la pré­ser­ver, arrê­tons les mines à ciel ouvert » sans aller plus loin, ce qui est à mon point de vue regar­der le sou­cis qui nous attend par le petit bout de la lor­gnette (mince, je viens encore de mettre un coup dans les dents d’Arthus-Bertrand, je dois vrai­ment pas avoir aimé son film).

Le pro­blème, c’est dit dès la bande-annonce, c’est le mode de vie occi­den­tal et la façon dont celui-ci est pré­sen­té comme idéal com­mun à l’ensemble de la pla­nète — alors même qu’il est la catas­trophe com­mune. La mine à ciel ouvert n’est pas ici qu’un truc vache­ment beau mais vache­ment nui­sible ; c’est un maillon d’un mode de vie qu’il fau­dra inté­gra­le­ment revoir si on veut évi­ter les exodes mas­sifs de popu­la­tion — Hulot ne fait pas dans l’angélisme « soyez gen­tils avec votre pla­nète ou les Samoa vont dis­pa­raître », mais dans le réa­lisme « quand les Samoans vont se réfu­gier sur vos paillas­sons, c’est aus­si à vos gueules de pri­vi­lé­giés que ça va sau­ter ».

C’est l’ensemble d’un mode de vie per­ver­ti qui est ici visé, où l’on pro­duit tou­jours plus « sans se deman­der si ça sert à quelque chose, pas parce qu’on en a besoin, mais parce qu’on peut ». Par ailleurs, en hommes de télé, les réa­li­sa­teurs savent jouer sur les dési­rs plus ou moins conscients du spec­ta­teur : une très belle carte pos­tale namibe, qui vous don­ne­ra imman­qua­ble­ment envie de sau­ter dans le pre­mier avion, se conclut sur un retour­ne­ment de la camé­ra… vers les cen­taines de tou­ristes entas­sées pour prendre la pho­to si typique d’un vil­lage ovam­bo. Assurément, de quoi vous faire gam­ber­ger sur votre propre rap­port à la pub !

On ne passe bien sûr pas à côté de cer­tains tics aga­çants du père Hulot, comme une ten­dance exa­gé­rée à consi­dé­rer la vie comme un truc excep­tion­nel qui mérite res­pect et admi­ra­tion² ou des attaques ponc­tuelles de prêche ver­beux. Mais Le syn­drome du Titanic reste un film fort, bien plus que les autres docu­men­taires éco­los qui ont fleu­ri ces der­niers temps, en ceci qu’il s’intéresse autant, sinon plus, aux causes du pro­blème qu’à ses effets — les­quels sont bien connus, ou alors vous avez vécu dans une grotte ces dix der­nières années.

¹ J’ai pas retrou­vé la séquence sur le net, mais je suis rai­son­na­ble­ment cer­tain que c’était dans Ushuaïa, vers 1993 sans doute — le sou­ve­nir est asso­cié à Luc-en-Diois — avec quelques pas­sages impres­sion­nants de ce pre­mier hydra­vion à réac­tion à hautes per­for­mances.

² Au risque de me répé­ter, la vie est parce qu’elle ne peut pas ne pas être, elle n’a ni but ni volon­té et n’a donc aucune valeur par­ti­cu­lière. Qu’on la pro­tège parce qu’on en a besoin, oui, qu’on en fasse un tré­sor a un relent chré­tien assez déplai­sant qui mène direc­te­ment à l’interdiction de l’avortement et à l’acharnement thé­ra­peu­tique.