Sense8

des Wachowski et Joseph Straczynski, depuis 2015, ****

Imaginez une seconde que, du jour au len­de­main, vous vous met­tiez à vous connec­ter aléa­toi­re­ment à des incon­nus. Une seconde, vous médi­tez sur l’honneur fami­lial dans le froid de votre cel­lule ; la sui­vante, vous êtes dans le corps de quelqu’un d’autre, sous une cha­leur étouf­fante, en train de vous faire tata­ner par des grands blacks. Une seconde, vous êtes en train de per­cer un coffre à Berlin ; la sui­vante, vous voi­là en train d’essayer des robes de mariée à Bombay. Une seconde, vous êtes dans votre peau de flic de Chicago en pleine enquête ; la sui­vante, vous voi­là en train de vous envoyer en l’air avec un bar­bu mexi­cain.

Tiens, je suis plus en pri­son ? Euh, pour­quoi il fait chaud ? Pourquoi ils sont Noirs ? Ils font quoi avec ces machettes ? D’accord, au bou­lot alors. — pho­to Murray Close pour Netflix

C’est l’idée de base de Sense8 : huit incon­nus se retrouvent bru­ta­le­ment connec­tés. D’abord aléa­toi­re­ment, puis de manière de plus en plus contrô­lée, ils sont capables de com­mu­ni­quer ins­tan­ta­né­ment, de par­ta­ger des sen­sa­tions, des connais­sances, d’échanger leurs corps. Et au début, il y a un sui­cide, qu’ils ont tous vécu comme s’ils étaient là : est-ce réel, qui était-elle, pour­quoi ?

Sur le papier, l’enjeu essen­tiel est de com­prendre leur connexion, de retrou­ver son ori­gine et de démê­ler les rela­tions entre eux et les vilains qui leur courent après. Et bien enten­du, cha­cun a sa propre his­toire en cours, sa propre vie qui ne va pas s’arrêter : le chauf­feur kenyan doit conti­nuer à gérer son bus et ses dettes, l’héritière coréenne ne peut pas lais­ser tom­ber sa famille, l’activiste LGBT cali­for­nienne ne va pas aban­don­ner ses proches et l’acteur mexi­cain conti­nue­ra à se faire voir régu­liè­re­ment avec son ali­bi.

C’est sym­pa vos his­toires, mais moi j’ai une mafia alle­mande à net­toyer. — pho­to Murray Close pour Netflix

Mais la grande réus­site de la série, c’est qu’elle ne se contente pas de ce qu’elle raconte. N’y allons pas par quatre che­mins : si vous avez aimé Cloud Atlas, vous allez ado­rer Sense8. On y retrouve la même construc­tion sym­bo­lique, la même expé­rience sen­so­rielle, la même idée de des­tins connec­tés — à tra­vers le temps dans le film, à tra­vers l’espace ici. On y retrouve les faux-sem­blants et les tra­ves­tis­se­ments, les cou­rages et les lâche­tés, les fous rires et les larmes. On ne se contente d’ailleurs pas d’alterner héroïque, dra­ma­tique, pathé­tique et comique ; on les mélange inti­me­ment, par­fois au sein de la même scène. Comme dans toute l’œuvre des Wachowski ou presque, les ques­tions d’identité et de sexua­li­té sont omni­pré­sentes, elles aus­si trai­tées à la fois par le tra­gique (cer­taines per­sonnes sont défi­nies par un drame per­son­nel), par le comique (la fille qui trouve son mec au lit avec un autre, clas­sique mais effi­cace) et par le sen­suel (quand huit per­sonnes connec­tées s’envoient en l’air en même temps aux huit coins de la pla­nète, ça demande une mise en scène soi­gnée mais ça per­met de faire un tour du monde de l’érotisme en trente secondes).

Inévitablement, on retrouve un style de mise en scène expé­ri­men­té dans Cloud Atlas : allers-retours entre scènes dis­tantes, paral­lèle entre évé­ne­ments dis­tincts, et bien sûr quelques mou­ve­ments de camé­ra à la Matrix. Mais les Wachowski savent aus­si s’orienter vers le drame inti­miste au besoin, et peuvent racon­ter avec une cer­taine sobrié­té l’histoire de ce couple islan­dais qui va à la mater­ni­té en plein hiver, ou l’échange lors duquel celle qui res­pire le prin­temps cali­for­nien apporte un peu de cha­leur à celle qui est empri­son­née à Séoul.

Je sais pas quoi dire, mais t’as l’air triste. Euh… Il caille ici, on est où ? — pho­to Murray Close pour Netflix

Finalement, sous une bru­ta­li­té et des effets sty­lis­tiques très wachows­kiens, Sense8 sait faire preuve d’une déli­ca­tesse extrême, bien por­tée par des acteurs très dif­fé­rents mais géné­ra­le­ment cor­rects ain­si que des varia­tions de rythme et de tona­li­té par­ti­cu­liè­re­ment effi­caces. L’ensemble est un peu bor­dé­lique, vrai­ment touche-à-tout, mais aus­si émou­vant, hila­rant, entraî­nant, un poil gran­di­lo­quent par­fois, mais tou­jours tou­chant.