À moi seule

de Frédéric Videau, 2011, ****

Il y a des jours comme ça, où vous devez aller voir le gros blockbuster qui ressort (vous savez, celui avec Céline qui hurle et un gros glaçon). Et puis quand vous arrivez devant la salle, une demi-heure avant le début de la séance, il ne reste qu’une poignée de places, et le temps que votre compagnon de galère arrive, c’est plein. Donc, vous regardez quel est le prochain film qui démarre dans le secteur et où il reste des places, vous vous dites que Mince alors ! a l’air très lourd, que La colère des Titans est plein et rappelle des souvenirs douloureux, que Target avait l’air nul même dans la bande-annonce (vue soixante-dix-huit fois à peu près)… Et vous finissez par acheter des billets pour le petit film où la moitié de la salle est vide, dont la bande-annonce est passée une fois en trois semaines et qui avait l’air un peu bizarre.

Et il y a des fois où c’est une très bonne surprise.

Sur le papier, À moi seule part avec un gros handicap : il s’inspire ouvertement d’un fait divers sordide, l' »affaire Kampusch », une gamine autrichienne séquestrée pendant huit ans. Outre cet aspect racoleur éminemment suspect, une telle histoire fait forcément craindre plusieurs écueils : une narration trop manichéenne avec la gentille victime et le méchant ravisseur ; à l’inverse, une humanisation trop poussée de tous les personnages façon Bisounours ; une concentration excessive sur les conflits entre protagonistes ; la tentation du voyeurisme pur et simple ; le misérabilisme où tout le monde souffre si dignement ; ou la réduction à une simple et perpétuelle tentative d’évasion…

Autant d’écueils que À moi seule évite soigneusement, navigant avec précision dans des eaux pourtant troubles. Non, Gaëlle, la victime, n’est pas une innocente douceur : c’est une adolescente solide, qui s’est construite dans la négociation et l’adversité, a eu pendant sept ans son ravisseur pour seul interlocuteur et en a conçu une certaine méfiance envers l’humanité. Son ravisseur n’est pas un méchant absolu : c’est un type un peu paumé qui essaie de se convaincre lui-même qu’il ne fait rien de mal, et dont les accès de colère lui font lui-même un peu peur. Mais même si elle a pris peu à peu l’ascendant sur lui, au point qu’il lui donne l’occasion de partir, foin d’angélisme là-dedans : Vincent est aussi un teigneux bas de plafond, et Gaëlle une gamine qui encaisse plus souvent qu’à son tour.

Le monde extérieur, lui, est une notion étrange : fantasme pendant des années, il s’avère peuplé de gens étranges, des « parents » émotifs qui peinent à se remettre de la réapparition de leur fille, d’anciens amis qui ont continué à vivre et pour qui Gaëlle n’est plus visible que sous l’angle de l’enlèvement, de journalistes hostiles et d’angoisses constantes. Symboliquement, sitôt libérée, elle va d’ailleurs s’offrir une semi-incarcération dans un asile éloigné du cet univers agressif — les scènes avec la thérapeute sont particulièrement réussies, point d’orgue d’une narration où les personnages ont tous été particulièrement creusés.

L’ensemble est évidemment très perturbant, d’autant plus que de bout en bout, À moi seule résiste avec succès à la tentation de raconter une histoire toute faite, quitte à laisser en suspens une interminable liste de questions et de réflexions. C’est généralement très bien joué, sobre et assez brut, et si la photo n’a pas de cachet particulier, le montage et la narration sont extrêmement réussis.

Pour ceux qui aiment les œuvres touchantes qui font réfléchir, c’est donc hautement recommandable.