My little princess

de Eva Ionesco, 2010, ***

C’est l’his­toire clas­sique d’une jeune fille qui veut plaire à sa mère, au début des années 70. Mais c’est l’his­toire bien moins clas­sique d’une mère pho­to­graphe, qui fait dans ce qu’on n’ap­pelle pas encore l’é­ro­ti­co-chic. Le besoin de recon­nais­sance de l’une lui fait accep­ter de par­ti­ci­per au tra­vail de l’autre : elle va ser­vir de modèle pour des pho­tos à la fois élé­gam­ment tra­vaillées et pro­fon­dé­ment osées.

Tous les pho­to­graphes auront recon­nu les per­son­nages prin­ci­paux : Violetta et Hannah Giorgu sont des copies conformes d’Eva et Irina Ionesco. Et clai­re­ment, le but pre­mier de My lit­tle prin­cess est de per­mettre à Eva de régler les comptes avec sa mère.

C’est donc la triste his­toire d’une gamine deve­nue icône por­no mal­gré elle, habillée en pou­pée de por­ce­laine par une mère qui n’a pas com­pris la dif­fé­rence entre édu­quer et jouer. C’est heu­reu­se­ment aus­si l’his­toire de la prise de conscience, du recul qu’elle prend vis-à-vis de sa mère, de la façon dont elle fini­ra par se dres­ser contre elle et ne plus se lais­ser uti­li­ser.

Le rap­port de forces entre deux femmes, l’une en flo­rai­son, l’autre en flé­tris­se­ment, devient donc l’élé­ment cen­tral d’une his­toire où les mâles sont, de manière géné­rale, réduits aux rôles acces­soires — ils n’existent que pour mettre les femmes en valeur, en les dési­rant, en les sou­te­nant ou en les igno­rant par­fois¹. Le face-à-face est ten­du, dou­lou­reux pour l’une comme pour l’autre ; c’est une pas­sa­tion de pou­voir entre une qui veut conser­ver son jouet et une qui ne cherche que l’au­to­no­mie, mais doit pour cela « tuer la mère » au sens Freudien de l’ex­pres­sion…

C’est aus­si un face-à-face qui sera bru­ta­le­ment inter­rom­pu lorsque les pou­voirs publics inter­vien­dront, for­çant les deux héroïnes à une « alliance hos­tile » contre la sépa­ra­tion.

L’ensemble est une construc­tion psy­cho­lo­gi­que­ment instable, ten­due à la limite de la rup­ture, et à ce titre plu­tôt réus­sie.

Mais c’est aus­si un ensemble un peu fra­gile, par le côté règle­ment de comptes qui trans­pa­raît tout au long du film : on entend plus la voix d’Eva, réa­li­sa­trice et scé­na­riste, que celle de Violetta, per­son­nage. L’histoire est cap­ti­vante et déran­geante, mais il eût été pré­fé­rable qu’un tiers s’oc­cupe de sa trans­crip­tion ciné­ma­to­gra­phique : il aurait évi­té l’é­cueil de faire de Hannah et de Mamie des per­son­nages aus­si bru­ta­le­ment cari­ca­tu­raux, et leur aurait redon­né un peu de pro­fon­deur plus élé­gam­ment qu’en une série de dia­logues un peu lourds, comme la scène où la fille lit les notes de l’a­na­lyse de la mère…

Du coup, on est un peu le cul entre deux chaises, quelque part entre l’ex­cel­lence déran­geante, sou­hai­tée et bien pré­sente sur cer­taines scènes, et le sty­lisme ver­beux qui pol­lue d’autres pas­sages.

¹ Au pas­sage, c’est une des choses remar­quables de My lit­tle prin­cess que de prendre ain­si le contre-pied des nom­breux films où un per­son­nage fémi­nin n’est inté­gré que pour sou­li­gner la viri­li­té des héros. Si ça peut ame­ner à réflé­chir au rôle habi­tuel­le­ment dévo­lu au beau sexe au ciné­ma, ça sera une très bonne chose.