Mia et le lion blanc

de Gilles de Maistre, 2018, *

C’est qua­si­ment un genre à part entière : le « sau­vez-Willy ». On évi­te­ra de le confondre avec le film de sau­ve­tage comme Les nau­fra­gés du 747, La tour infer­nale, Aventure dans le grand nord et consorts : dans le sau­vez-Willy, la catas­trophe, c’est le film.

Le sché­ma est tou­jours le même : un gnen­fant va dans un zoo/parc/delphinarium, il y est émer­veillé par les zani­mos, il apprend que le direc­teur du zoo/parc/delphinarium est méchant avec les zani­mos, le direc­teur veut vendre/tuer le zani­mal pré­fé­ré du gnen­fant, le gnen­fant se barre avec le zani­mal pour lui rendre la liber­té.

L’éleveur veut te vendre à des chas­seurs, j’ai qua­torze ans et t’es mon ani­mal pré­fé­ré, je vole un Defender pour t’emmener en sécu­ri­té. Le sau­vez-Willy dans tout sa splen­deur. — pho­to Emmanuel Guionet pour Galaté‚e Films et Outside Films

Ah, on me sug­gère que je suis peut-être un peu trop cynique pour savou­rer un sau­vez-Willy à sa juste valeur.

C’est pas vrai, je sais m’émerveiller comme un gamin. Par exemple, je suis tou­jours fas­ci­né de voir que le zani­mal attend gen­ti­ment la fin du géné­rique pour se faire bouf­fer ou cre­ver de faim, vu qu’aucune bes­tiole éle­vée en cap­ti­vi­té ne sait chas­ser ou évi­ter d’être chas­sée (même les vau­tours de Rémuzat ont eu besoin de leçons spé­ci­fiques avant qu’on puisse les réin­tro­duire, alors que leur bouffe ne bouge pas et qu’ils n’ont aucun pré­da­teur).

Je disais donc, le sau­vez-Willy est un genre à part entière. Un peu en désué­tude au ciné­ma (il faut dire que quatre Sauvez Willy en quinze ans, ça lasse), il est en revanche bien vivace chez les réseaux télé­vi­sés amé­ri­cains qui veulent des contes de Noël pas chers à pro­duire pour pla­cer les pubs de la fin de l’année.

Et j’ai une mau­vaise nou­velle : même si la bande-annonce pou­vait lais­ser espé­rer un truc un peu plus sub­til, Mia et le lion blanc est un sau­vez-Willy pur et simple, d’un bout à l’autre.

Ooooh, une boule-de-poils-trop-mignonne, c’est émou­vant… — pho­to Coert Wiechers pour Galatée Films et Outside Films

Ce qui est mal­heu­reux, c’est que Gilles de Maistre vou­lait faire « une his­toire qui puisse faire réflé­chir ». Or, c’est un sujet com­plexe qui mérite effec­ti­ve­ment une vraie réflexion : aujourd’hui, aucune entre­prise de pré­ser­va­tion de la faune sau­vage afri­caine ne s’en sort par cette seule acti­vi­té. Et qua­si­ment toutes voient au moins une par­tie de leur éle­vage finir dans des chasses au grand gibier, afin que de riches blai­reaux puissent avoir une tête de lion ou de pan­thère à accro­cher dans leur salon. Le pro­blème, c’est que le film passe tota­le­ment à côté de ce sujet, pré­sen­tant le monde sous un jour tota­le­ment mani­chéen où Papa-est-méchant, la-chasse-c’est-mal et l’Afrique-du-Sud-c’est-comme-ça. On a l’impression que le père ne fait pas grand-chose pour ten­ter de via­bi­li­ser la ferme autre­ment (c’est curieu­se­ment tou­jours la mère qui parle d’aménagements pour les tou­ristes) et qu’il vend ses lions aux chas­seurs au moins autant pour faire chier sa fille que pour s’en sor­tir.

Le film aurait sans aucun doute été bien plus inté­res­sant si, plu­tôt que ce choc de géné­ra­tions, il avait pris le temps de décor­ti­quer un peu la réa­li­té finan­cière locale — tout le monde veut sau­ver les ani­maux mais per­sonne ne veut y mettre un cen­time, alors que ceux qui sont prêts à mettre 20 000 dol­lars pour le droit de tirer un lion ne voient aucun pro­blème à ce que la moi­tié de cette somme revienne à la pré­ser­va­tion et à la lutte contre le bra­con­nage. Quelque part, c’est un peu le même pro­blème que les cam­pagnes « un che­val, ça ne se mange pas » menées par les cava­liers fran­çais fans de per­che­ron et de shire, qui oublient que si per­sonne n’avait man­gé de che­val, les races de trait auraient dis­pa­ru depuis long­temps.

Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas : la chasse au grand gibier n’est pas glo­rieuse, ni même neutre. Si je com­prends qu’on chasse pour se nour­rir, la chasse dis­trac­tive me révulse et, dans un monde idéal, on sau­rait pré­ser­ver la vie sau­vage sans que per­sonne n’ait l’idée sau­gre­nue de mettre une balle dans un ani­mal pour le plai­sir. Mais vu que c’est le sujet du film, il est tota­le­ment dérai­son­nable d’avoir oublié cette face du pro­blème : on ne m’ôtera pas de l’idée qu’en dési­gnant les éle­veurs et les chas­seurs comme les seuls méchants au lieu de s’intéresser à l’ensemble du sys­tème, le film tire tota­le­ment à côté de sa cible.

Le foot, ce sport qui unit les peuples. — pho­to Coert Wiechers pour Galatée Films et Outside Films

Même en met­tant cela de côté, le scé­na­rio ne vaut pas grand-chose : très basique, extrê­me­ment pré­vi­sible, il est tota­le­ment dépour­vu d’originalité. Le per­son­nage de la fifille qui n’en fait qu’à sa tête a été vu mille fois et sa pré­sen­ta­tion sonne épou­van­ta­ble­ment faux : une gamine qui sort habi­tuel­le­ment par le toit, soit les parents finissent par s’y faire, soit ils finissent par sévir, mais à moins d’avoir un pro­blème psy­chia­trique ils ne se contentent pas de pas­ser des mois à la bras­ser à chaque fois qu’ils l’emmènent à l’école. Quand à son évo­lu­tion… euh… quelle évo­lu­tion ? À dix ans, elle fait la leçon à tout le monde et s’engueule avec son père, à qua­torze ans, pareil. Évidemment, que les scé­na­ristes prennent fait et cause pour elle d’un bout à l’autre n’aide pas. Le pôpa qui veut bien faire mais est méchant quand même et ne com­prend pas sa fille, pareil, sur l’échelle de l’originalité, on le classe à zéro uni­que­ment parce qu’il n’y a pas de note néga­tive. Ah, et il y a d’autres per­son­nages dans la famille (une mère et un frère), mais ils ne sont là que pour créer ou réduire la ten­sion dyna­mique entre les deux pre­miers et n’existent pas par eux-mêmes.

Bref, dans le scé­na­rio, un seul truc fonc­tionne : la man­gouste qui sur­git çà et là pour ajou­ter une touche comique.

Il a un autre pro­blème, qui ne déran­ge­ra peut-être pas tout le monde mais qui m’a fait très mal : il a été tour­né en fran­çais et en anglais et, je ne sais pas, j’ai l’impression que dans la ver­sion fran­çaise (seule dis­po­nible dans mon ciné­ma…) cer­tains pas­sages ont été dou­blés du fran­çais au fran­çais. Il y a plu­sieurs scènes où on a la voix de Mélanie Laurent qui dit ce que dit Mélanie Laurent, mais avec juste assez de désyn­chro­ni­sa­tion des lèvres pour déran­ger. Quant au dou­blage des pas­sages en anglais, il est ordi­nai­re­ment mau­vais, mais c’est hélas plus habi­tuel…

Bon, le script facile, télé­pho­né et super­fi­ciel est un énorme pro­blème, le dou­blage en est un autre. Parlons main­te­nant de la grande qua­li­té du film : Charlie.

— Dis, Daniah, pour­quoi tu rigoles ?
— Je viens d’imaginer la tête de Marie-Ange Nardi si elle était à ta place.
pho­to Kevin Richardson pour Galatée Films et Outside Films

Contrairement à la plu­part des films d’animaux sau­vages récents, il n’y a ici ni dis­tance, ni mon­tage, ni syn­thèse : le lion est direc­te­ment au contact des acteurs, en par­ti­cu­lier de Daniah De Villiers. C’est un pro­jet de longue haleine, le tour­nage s’étant dérou­lé sur trois ans pour per­mettre à l’un des lion­ceaux des pre­mières scènes de vrai­ment s’habituer à l’équipe. Ça a per­mis de pla­cer une paire de répliques pour désa­mor­cer les idées reçues sur ces ani­maux, du style « les prin­cipes habi­tuels, jamais tour­ner le dos, jamais s’asseoir, jamais regar­der dans les yeux, c’est bon pour le dres­sage ; mais celui-ci n’est pas dres­sé, il est appri­voi­sé ».

Ça met d’autant plus cruel­le­ment en lumière la fai­blesse du per­son­nage du père, qui est sans doute le der­nier occi­den­tal connais­sant les lions qui est encore convain­cu qu’il est impos­sible de les appri­voi­ser : on sait depuis long­temps que les lions sont des ani­maux sociaux et, comme tous les ani­maux sociaux, la dif­fi­cul­té est d’arriver à faire par­tie de leur groupe alors qu’on n’est pas de la même espèce. (Oh, et comme tous les chats, les lions ont une période un peu chiante où ils griffent et mordent sans contrô­ler leur force ni la rétrac­ta­tion de leurs griffes, et du coup c’est un petit peu plus dan­ge­reux avec un lion qu’avec un chat. Les urgen­tistes sud-afri­cains ont l’habitude de recoudre des éle­veurs qui ont pris juste un petit coup de griffe ami­cal, meuh non c’était pas agres­sif, il a pas fait exprès.)

Du coup, cet aspect du film fonc­tionne vrai­ment bien : la rela­tion entre Mia et Charlie, en par­ti­cu­lier dans la période six mois-deux ans. C’est une grande qua­li­té que de mon­trer ain­si une vraie fami­lia­ri­té, sans anthro­po­mor­phisme exa­gé­ré. Bon, okay, il est ques­tion d’amitié çà et là, mais il est sur­tout dit et répé­té que Charlie a l’habitude de ses bipèdes domes­tiques et que s’ils n’ont pas peur de lui, il n’y a pas de rai­son qu’il se mette à les voir comme des proies ; il est tout aus­si expli­cite que ça ne fonc­tion­ne­rait pas avec quelqu’un d’autre, parce que si Mia et son frère font par­ti de la troupe, ce n’est pas le cas des tiers et que, aus­si appri­voi­sé soit-il, Charlie reste fon­da­men­ta­le­ment un ani­mal sau­vage.

Il a bien gran­di le cha­ton. — pho­to Kevin Richardson pour Galatée Films et Outside Films

Voilà, donc. D’un côté, Mia et le lion blanc a une qua­li­té rare au ciné­ma : c’est un film qui parle de bes­tioles et qui n’est pas tota­le­ment absurde sur le plan étho­lo­gique. Gilles de Maistre a fait un docu­men­taire sur Kevin Richardson il y a cinq ans et, de toute évi­dence, il a écou­té ce que celui-ci disait. Ceci dit, il n’était pas pos­sible d’établir le lien entre les acteurs et le lion sans leur don­ner de bonnes bases dans ce domaine et je sup­pose que, si le scé­na­rio avait vou­lu leur faire dire des trucs com­plè­te­ment débiles, ils auraient été les pre­miers à trou­ver ça bizarre.

D’un autre côté, c’est un putain de sau­vez-Willy, avec des res­sorts écu­lés, un uni­vers mani­chéen, une héroïne qui n’évolue pas, une trame glo­bale niai­seuse à sou­hait et une indi­ges­tion de gui­mauve dès les pre­mières séquences.

En somme, le film est pauvre, mais j’attends avec impa­tience le making-of.