L’an 01

de Jacques Doillon, Alain Resnais et Jean Rouch, ****

Premier jan­vier 01, 15 h. Le mot d’ordre a fait le tour du pays, et même de l’Europe : « on arrête tout ». Tout le bazar, les machins énormes qu’on a inven­tés pour se faci­li­ter la vie — et ça a mar­ché, voyez : on a tel­le­ment bien sim­pli­fié ce monde qu’il faut quinze ans d’études pour apprendre à y sur­vivre (réflexion tirée de Les dieux sont tom­bés sur la tête, mais qui s’insère assez bien dans la conver­sa­tion). On a lan­cé plu­sieurs mots d’ordre d’arrêt tem­po­raire, pour que les gens s’habituent à l’idée : pen­dant cinq minutes, ici ou là, on s’arrête de rou­ler, de bos­ser, de cou­rir et on dis­cute.

Mais main­te­nant, c’est la vraie affaire, enfin : on arrête pour de bon. Objectif : prendre le temps de réflé­chir. « Depuis des siècles, on nous dit : “le bon­heur, c’est le pro­grès, fai­sons un pas en avant” ; le pro­grès est bien là, mais le bon­heur est tou­jours pour demain. Alors, fai­sons un pas de côté. » On arrête toute acti­vi­té et on dis­cute.

Bien enten­du, on n’est pas des irres­pon­sables. On arrête tout mais on entre­tient soi­gneu­se­ment tout le bazar, des fois qu’il s’avérerait qu’on en ait besoin. D’ailleurs, on sait déjà qu’après un temps d’arrêt total, les machins dont le manque se révé­le­ra trop cruel seront redé­mar­rés — à com­men­cer par les usines de nouilles, parce que le pre­mier pro­blème quand on arrête tout et qu’on réflé­chit, c’est de man­ger quand même.

Et puis, on relan­ce­ra rapi­de­ment la presse et la radio. Parce que quand 60 mil­lions de per­sonnes se mettent à réflé­chir, les idées fusent et il ne faut pas les lais­ser perdre. D’ailleurs, on écrit ses idées sur les murs au cas où ça ins­pi­re­rait quelqu’un.

Un jour, j'ai pas eu envie d'aller au bureau. Alors je me suis assis et j'ai discuté avec le type à côté de moi.
Un jour, j’ai pas eu envie d’aller au bureau. Alors je me suis assis et j’ai dis­cu­té avec le type à côté de moi.

L’an 01 était une bande des­si­née de Gébé, des­si­na­teur connu de Hara-Kiri, puis Charlie Hebdo. Il ima­gi­nait la fin du monde capi­ta­liste, rui­né parce que, un matin, un type en a eu marre d’aller au bou­lot et est res­té sur le quai du RER. Le len­de­main, un autre s’est dit que le pre­mier avait pas for­cé­ment tort, et qu’il serait plus sym­pa de pas­ser la jour­née à bavar­der qu’à tri­mer. L’utopie soixante-hui­tarde pous­sée à son comble ? Tout à fait. Dans L’an 01, curieu­se­ment, tout le monde est intel­li­gent et de bonne volon­té, ou presque. Même les publi­cistes finissent par retour­ner leur veste après une séance de brains­tor­ming des­ti­née à pour­rir l’an 01. Il ne reste que quelques mar­gi­naux nos­tal­giques de l’ancien temps, menés par un François Cavanna sur­vol­té, qui n’ont pas per­cu­té que, depuis que la pro­prié­té a été abo­lie, ils servent essen­tiel­le­ment de sit­com pour les gens heu­reux.

Car c’est le grand plai­sir du film : construit en say­nètes, comme la BD d’ailleurs, il met en scène quan­ti­tés de gens plus ou moins connus, acteurs (Miou-Miou, qui ne se lasse pas de mettre son réveil à 6 h du matin pour savou­rer la fin bénie de ce temps révo­lu, ou Gérard Depardieu, qui tient com­pa­gnie au pre­mier qui a arrê­té…) ou non (Coluche, qui tra­vaille cinq minutes une fois par mois pour arri­ver à la conclu­sion que « c’est into­lé­rable, je sais vrai­ment pas com­ment on fai­sait», et toute l’équipe de Charlie Hebdo en rin­gards contre-révo­lu­tion­naires, d’ailleurs, ça fait bizarre de voir Duduche dans ce rôle)… Le cas­ting com­plet est bien don­né au début du film, rédi­gé avec amour de la main même de Gébé, mais la voix off pré­cise que c’est illi­sible avant qu’on ait eu le temps d’essayer.

C'est quoi cette chienlit qui détruit la société ?
C’est quoi cette chien­lit qui détruit la socié­té ?

L’an 01 est un joyeux bor­del, comme la socié­té qu’il décrit. Souvent légè­re­ment irré­vé­ren­cieux envers les auto­ri­tés (notam­ment mili­taires), par­fois tota­le­ment déli­rant, géné­ra­le­ment assez cari­ca­tu­ral, cela reste un excellent docu­men­taire sur un état d’esprit que l’on retrouve un peu dans le Woodstock de Michael Wadleigh : aujourd’hui, on est bien et on s’amuse, et on pen­se­ra au tra­vail quand on en aura vrai­ment besoin.

Cinématographiquement, c’est une large comé­die de mœurs à la construc­tion bizarre, à l’image médiocre (tour­né en 16 mm, ça se voit) et au jeu d’acteurs inégal. Sociologiquement, c’est un docu­ment indis­pen­sable. Humainement, c’est une heure et demie de bonne rigo­lade qui, quelque part, fait peut-être quand même un peu réflé­chir.

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