Woodstock (director’s cut)

de Michael Wadleigh, 1970 révisé 1994, ****

Vous me direz, trois heures quarante-cinq, est-ce que ça serait pas un poil long ?

Ben non, pas vraiment…

1969, en plein milieu de la guerre du Viêt-Nam. Du coté de Woodstock, quelques amateurs de musique montent un festival de musique. Ils veulent faire les choses en grand : de Crosby, Stills & Nash à Joan Baez en passant par les Who, Country Joe ou Janis Joplin, une bonne partie des stars du folk-rock sont là, avec des petits jeunes qui montent fort comme Jimi Hendrix ou Arlo Guthrie. De quoi imaginer une affluence record : on attend deux cent mille personnes sur trois jours, sur un gigantesque champ fraîchement fauché où l’on a installé des murs d’enceintes jusqu’à une centaine de mètres de la scène.

Ce sera un gros bide. Du point de vue technique, pas du point de vue musical : en une demie-journée, les organisateurs sont débordés par l’affluence, les grillages sont escaladés, les bousculades se multiplient aux guichets et on doit se rendre à la raison : il y a trop, beaucoup trop de monde. On abat les grillages et le concert devient officiellement gratuit, quitte à ce que les sponsors y laissent dans les deux millions de dollars. Au final, c’est près d’un million de spectateurs sur trois jours qui envahissent le lieu du festival et… les champs avoisinants, avec une pointe à plus de cinq cent mille personnes peu avant la pluie — record qui ne sera qu’à peine battu par l’extraordinaire concert en plein Central park de Simon et Garfunkel en 1981.

Les routes bloquées, les épiceries locales dévalisées, l’organisation submergée, il faudra finalement l’aide de l’armée — cette armée honnie qui massacre du Viêt-Cong au même moment — pour ravitailler les malheureux bloqués sans vivres en plein milieu d’un bourbier délavé par la pluie et secourir les junkies trop shootés et les blessés des bousculades.

Pendant ce temps, les habitants du coin font, à quelques inévitables esprits chagrins près, contre mauvaise fortune bon cœur. Une ferme devient une soupe populaire, les autochtones aident comme ils peuvent. Après tout, ils sont sympas ces jeunes. Ils sont polis, ils disent bonjour et s’il vous plaît, ils s’amusent, ils veulent aller de l’avant… Ce sont de bons citoyens américains, dira même un habitant en s’engueulant avec le propriétaire d’un champ saccagé, ajoutant que, en mettant cinq cents adultes ensemble et en les faisant boire, on obtiendrait plus de vols et de violence qu’avec ce million d’utopistes.
Et pendant ce temps, show must go on. Les prestations se succèdent, les musiciens sont bons, les chansons souvent pacifistes, Joan Baez parle de son mari emprisonné, John Sebastian s’émerveille de la présence de marmots après qu’on l’ait interrompu pour annoncer une naissance…

Le lac voisin devient la baignoire la plus peuplée des États-Unis, les couples se font et se défont, on s’aime, man ! (À dire avec l’index et le majeur en l’air, sur le ton d’un qui aurait légèrement abusé du chichon.)

Le film présente certes un concert, mais, au-delà, ils montre une génération qui ne veut plus du carcan parental, qui veut vivre en paix et se faire plaisir. Une époque, un mouvement… Et sur le plan technique, Michael Wadleigh réussit le tour de force de rendre son film passionnant et impressionnant, avec une réalisation audacieuse (variations de cadrages, de formats, images multiples en regard les unes des autres) qui n’a pas grand-chose à envier à la virtuosité du Grand prix de Frankenheimer. Il faut dire qu’au montage, il y a un autre petit jeune qui débute et qui s’appelle Martin Scorsese.
Un chef-d’œuvre du documentaire, une réussite technique et scénaristique, et une photo d’une époque… Avec en prime la meilleure bande-son de l’histoire du cinéma !

Pour retrouver cette époque un peu spéciale, jetez également un œil à Les doors d’Oliver Stone et surtout à Presque célèbre de Cameron Crowe.