Mayans M.C.

de Kurt Sutter et Elgin James, depuis 2018, ***

Sons of Anarchy s’est conclu en décembre 2014, après sept sai­sons de tra­fics, de crimes et de tiraille­ments. À l’époque, il était ques­tion de faire un pre­quel sur la nais­sance du club, au len­de­main du Vietnam, à Redwood ; ce pro­jet semble lais­sé en sus­pens et, à la place, Sutter a pré­fé­ré racon­ter une suite, située plus au sud, sur la fron­tière. Nous voi­là donc chez les Mayans, club rival des Sons, deve­nu allié suite à un accord entre Jax Teller et Emilio Rivera. L’ère Teller s’est conclue il y a quatre ans, mais l’alliance tient : les Mayans assurent tou­jours la sécu­ri­té des trans­ports du car­tel Galindo entre le Mexique et la Californie, les Sons four­nissent tou­jours les armes et les ren­forts, les flics sont tou­jours cor­rom­pus et/ou pau­més, bref, tout va pour le mieux — si l’on oublie les Olvidados, une espèce de milice qui veut détruire le car­tel.

L’histoire est cen­trée sur « EZ » Reyes, un « pros­pect » des Mayans. Le temps de faire ses preuves, il fait les courses et la vais­selle, net­toie les motos des « vrais » membres, sert les verres et éven­tuel­le­ment apporte deux bras de plus lorsqu’il faut pro­té­ger un convoi ou faire le coup de poing.

Bon, faut qu’on cause busi­ness. Le pros­pect, tu vas nous cher­cher des bières, fis­sa. — pho­to FX Networks

Sur le papier, c’est une bonne idée : Sons of Anarchy sui­vait Jax, héri­tier dési­gné du trône puis pré­sident du club. Partir de l’autre bout de l’échelle, dans les pas d’un pros­pect, per­met de mon­trer un club de bikers sous un autre angle. Au lieu d’un affron­te­ment entre mâles alpha, on s’attend donc à voir l’évolution d’un jeune de son arri­vée au club à… On sait pas où, mais EZ est intel­li­gent et hyper­mné­sique donc il devrait mon­ter en grade rapi­de­ment dès qu’il aura son « patch » défi­ni­tif — c’est en tout cas ce que laisse entendre le pre­mier épi­sode.

Mais du papier à la dif­fu­sion, il y a un écart. Et les auteurs de Mayans M.C. ont, à mon avis, raté un truc. En fait, il ont tel­le­ment vou­lu racon­ter l’histoire par les yeux d’EZ qu’il est absur­de­ment le centre de l’univers.

Reprenons. Sons of Anarchy tour­nait autour de Jax. Mais Jax était là parce qu’il était le fils d’un des « First 9 » et le beau-fils d’un autre. Héritier dési­gné, il était né dans le club et on pre­nait son his­toire en route, au moment où il était vice-pré­sident avec l’envie de délo­ger le pré­sident, de déve­lop­per un busi­ness légal et de prendre ses dis­tances avec les car­tels. Lorsqu’on ren­con­trait Jax, il avait pas­sé trente ans dans cet uni­vers ; il était donc natu­rel qu’il connût tout le monde et qu’il fût de tous les coups impor­tants.

EZ… EZ sort de pri­son, huit ans après avoir buté un flic presque par acci­dent. Paumé, il rejoint son frère, membre du club, et fait rapi­de­ment forte impres­sion auprès de la direc­tion par sa bonne volon­té, son sang-froid et son intel­li­gence. Jusque là, ça va. Il a des liens bizarres avec la police, mais vu qu’il a été libé­ré sur parole, ça paraît logique. Et son his­toire est un peu trop clas­sique (« je te ven­ge­rai, Maman », ça devient fran­che­ment las­sant quand c’est au pre­mier degré) mais bon, pour­quoi pas, au moins il a de la moti­va­tion et des enjeux…

— Dis, chou­pi­nou, j’ai l’impression que cette scène ne sert à rien…
— Ben, fal­lait pla­cer le caméo de la nana der­rière, là, mais c’est vrai que toi et moi on pour­rait très bien ne pas se connaître…
- pho­to FX Networks

Mais les scé­na­ristes sont vrai­ment allés trop loin lorsqu’ils ont vou­lu relier EZ à Galindo et aux Olvidados. Quelle était la pro­ba­bi­li­té que ce soit le même per­son­nage qui, venu ven­ger sa môman et assu­rer un deal avec les flics, soit jus­te­ment à la jonc­tion entre le car­tel et ses enne­mis ? Pis, sa rela­tion avec les Galindo, en plus d’arriver comme un che­veu sur la soupe, n’apporte abso­lu­ment rien à l’histoire ! On aurait sim­ple­ment sup­pri­mé ces scènes que rien n’en serait chan­gé, les per­son­nages fonc­tion­ne­raient tout aus­si bien et tout serait plus fluide et plus logique.

Manquerait plus qu’il fasse encore par­tie du groupe qui tombe sur un tun­nel clan­des­tin, qu’il soit celui qui trouve un membre du club en plein matri­cide ou que son père soit un des déclen­cheurs de ce bor­del…

Bref, tout passe par EZ, de manière exa­gé­rée, arti­fi­cielle en diable. Que l’on adopte son point de vue, qu’il soit le héros annon­cé, okay, mais ça ne jus­ti­fie pas de le lier à tout. Avoir des élé­ments exté­rieurs aurait per­mis de gagner en équi­libre (les seconds rôles, c’est utile aus­si) et en cohé­rence.

D’abord, « hijo de puta », c’est pas une insulte, c’est une hon­nête des­crip­tion de la pro­fes­sion mater­nelle. Ensuite, euh… Ben, c’est ta, euh, mère à toi aus­si. — pho­to Prashant Gupta pour FX Networks

Bon, ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain : si c’est le pro­blème majeur de Mayans M.C., on peut faire avec.

Et ça tombe bien, parce que glo­ba­le­ment, c’est le cas.

On ne passe pas à côté de quelques lour­deurs (ah, Leti, si seule­ment ton père savait se ser­vir d’une capote…) et mal­adresses, mais dans l’ensemble, ça tourne pas mal. La tona­li­té est proche des der­nières sai­sons de Sons of Anarchy, avec de la vio­lence assez franche, des intrigues cyniques à la morale dou­teuse, des tra­hi­sons et des men­songes qui ali­mentent de la vio­lence cynique et de la morale dou­teuse.

Faites pas gaffe, je suis un per­son­nage secon­daire. Ou pas. — pho­to FX Networks

Et puis, il y a Edward James Olmos, que ça fait plai­sir de revoir dans un rôle impor­tant après une décen­nie plu­tôt dis­crète. Père atten­tif qui essaie de faire avan­cer les choses, petit com­mer­çant de bonne volon­té, son per­son­nage fait pro­fil bas, ce qui détonne dans cet uni­vers de grandes gueules tatouées et de carac­té­riels qui envoient des mes­sages en 7,62. Il a évi­dem­ment ses rai­sons de raser les murs, et l’acteur rend avec une cer­taine déli­ca­tesse ce bou­cher que l’on devine rapi­de­ment plus com­plexe que pré­vu. Faut être clair : bien que par­fois un peu déjà vu, Felipe Reyes est pro­ba­ble­ment le per­son­nage le plus inté­res­sant (avec Kevin Jimenez), et son inter­pré­ta­tion par Edward Olmos écrase tran­quille­ment mais sans pitié le reste du cas­ting.

Je note­rai pour finir une der­nière qua­li­té bien agréable : glo­ba­le­ment, Mayans M.C. est tour­né dans des langues cohé­rentes. Les his­pa­no­phones parlent espa­gnol quand ils sont entre eux, l’anglais sert de langue véhi­cu­laire mais n’est pas uti­li­sé gra­tui­te­ment et à tout bout de champ pour faci­li­ter la vie du public éta­su­nien. En fait, peut-être bien que les gens de FX se sont enfin ren­du compte qu’une bonne part de leur audience poten­tielle est désor­mais bilingue et qu’il y avait un cré­neau à prendre : une série qui, comme eux, passe d’une langue à l’autre selon le contexte et les néces­si­tés.

Somos Mexicanos, ¿por qué debería­mos hablar inglés ? — pho­to FX Networks

Un net ton en des­sous de son ins­pi­ra­trice, Mayans M.C. souffre ain­si avant tout d’un per­son­nage prin­ci­pal trop cen­tral, lié par des moyens par­ti­cu­liè­re­ment capil­lo­trac­tés à des élé­ments qui auraient gagné à exis­ter sans lui. Mais le rythme est bon, la ten­sion fonc­tionne, la réa­li­sa­tion est soi­gnée et on retrouve avec plai­sir l’univers des Sons, en un peu plus méri­dio­nal. L’ensemble est donc tout à fait fré­quen­table, même si l’on espère que les scé­na­ristes vont déchar­ger un peu EZ et déve­lop­per les seconds rôles dans la seconde sai­son…