Wind river

de Taylor Sheridan, 2017, ****

Nos cellules sont pleines d’eau. Et, comme vous le savez, l’eau gèle à 0 °C. Notre corps a donc plein de petits trucs pour que ses cellules restent à plus de 0 °C, même quand il fait beaucoup plus froid que ça dehors : par exemple, la partie externe de l’épiderme est constituée de cellules mortes, qui peuvent geler tranquillement et isoler les cellules vivantes juste en-dessous — qui, elles, sont réchauffées par un flux sanguin constant : dans le cas contraire, ça donne une gelure, où le froid tue la peau qui devrait être vivante avec des conséquences similaires à une brûlure.

Et les poumons ? Et bien, les poumons sont aussi plein de cellules pleines d’eau. Mais il n’est pas possible de les isoler de l’air avec une couche de cellules mortes : elles y sont donc directement exposées. Le corps a donc des trucs pour réchauffer l’air qu’il inspire : celui-ci fait un long circuit dans le nez, la gorge, la trachée, se réchauffant au contact du corps pour atteindre les poumons à une température sans danger. Et s’il fait très, très froid, on a très, très mal quand on inspire, ce qui incite à respirer doucement pour éviter de se geler les poumons.

Ça, c’est en temps normal.

C’est pas quand on court pour échapper à un prédateur.

Dans ce cas, l’air est aspiré en grandes quantités, par la bouche, court-circuitant une bonne partie de l’échangeur thermique. Il arrive dans les poumons encore glacé, fait geler l’eau contenue dans les cellules, celles-ci éclatent et on se noie dans son propre sang.

Je vous explique : ici, l’hiver, c’est de septembre à mai, et on est en janvier. Voyons donc si quelqu’un peut vous prêter des fringues. – photo Fred Hayes pour The Weinstein Company

Pisteur pour le Fish and Wildlife Service, Cory sait cela, comme tous ceux qui vivent dans ce coin du Wyoming, au bord de la réserve indienne, où les températures restent négatives en plein après-midi de décembre à février. Jane, elle, n’en sait rien : elle est la pauvre débutante que le FBI a tirée au sort pour aller se peler les miches, là où on a trouvé le cadavre d’une gamine indienne, à dix kilomètres de toute cabane habitée. Et quand elle découvre que la scène est inaccessible sans vingt minutes de motoneige, elle se rend compte que son pantalon californien risque d’être un peu léger… et qu’être accompagnée d’un pisteur local peut être utile — un qui connaît aussi bien les péquenots que les mineurs ou les Indiens.

Mon boulot est simple : de temps en temps, y’a une meute de loups ou un puma qui se rend compte que le bétail, ça se mange. Alors, comme on va pas tuer des animaux innocents, je suis la piste de ceux-là précisément pour les éliminer eux et pas d’autres. – photo Fred Hayes pour The Weinstein Company

Sur le papier, c’est un polar classique : une victime, des suspects, une enquête, tout ça. Mais c’est aussi un vrai western, avec des Indiens qui se méfient des Blancs et des Blancs qui se méfient de tout le monde, dans un coin où les nourrissons sont armés, où la légitime défense autorise à tirer sur quiconque franchit la ligne invisible qui dit que là, c’est chez vous, où les flics du comté peuvent se faire descendre comme n’importe qui parce que les terres privées et la réserve indienne sont hors de leur juridiction, où les agents du FBI peuvent se faire plomber parce qu’ils sont tellement rares dans le coin que personne ne sait plus où s’arrête leur juridiction, et où malgré cela le climat est plus dangereux que le plus teigneux des autochtones.

C’est, surtout, un large portrait de la nation américaine, avec ses conflits historiques qui ne seront peut-être jamais résolus et ses populations que les gouvernements font tout ce qu’ils peuvent pour oublier. En un seul endroit, les auteurs présentent tout naturellement les oppositions entre intérêts privés et publics, entre Natifs et Blancs, entre autorités locales, étatiques et fédérales, entre rudes gaillards qui résistent au froid, ados paumés qui tentent d’oublier le climat et visiteurs qui ne savent même pas ce que « froid » veut dire. Et comme dans tout portrait de la nation américaine, qu’ils résistent ou qu’ils coopèrent, les Indiens se font baiser, encore et encore.

La galerie de personnages est extrêmement bien portée par des acteurs d’une irréprochable sobriété (Renner est toujours plus à l’aise dans les rôles d’ours que d’homme, et ce filme semble taillé pour lui). La photo est un superbe hommage à ces contrées désolées et le scénario suit sa logique implacablement jusqu’à son terme.

— On est flics ! — On s’en fout, on est chez nous. — On est armés. — Nous aussi, et mieux. – photo Cinema Vine

Certains passages peuvent paraître peu crédibles à nos yeux européens, mais il faut bien se rappeler que pas très loin de là, des péquenots prenaient encore d’assaut des bâtiments fédéraux armes à la main il n’y a pas deux ans : la tradition de l’Ouest sauvage reste bien vivace dans ces coins-là. Finalement, la principale faiblesse de l’œuvre est le flash-back destiné à répondre à nos questions, intégré un peu maladroitement et sans doute trop clair — nous laisser dans le même mystère partiel que les personnages aurait peut-être donné un finale plus fort.

Glaçant à tous les sens du terme, ce cousin dur et désespéré de Longmire ne redonnera pas foi en l’humanité, mais c’est une vraie réussite pour les amateurs d’histoires de gens sauvages, de polars, de westerns et de grands espaces gelés.

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