Everest

de Baltasar Kormákur, 2015, ***

Kormákur connaît bien le froid. Islandais, il nous a déjà pon­du le gla­çant Survivre, le film qui vous fait bien com­prendre que nager dans de l’eau à 2 °C, ça fait mal. Alors, qui mieux que lui pour par­ler de deux jours où un bliz­zard a blo­qué les expé­di­tions redes­cen­dant de l’Everest, conge­lant huit alpi­nistes et de bons mor­ceaux d’un neu­vième ?

Côté « la mon­tagne, ça vous caille», pas de doute : le bou­lot est bien fait. L’Everest de Kormákur res­semble un peu à celui de Taniguchi, une mons­truo­si­té dan­ge­reuse qui fait flip­per grave qui­conque l’approche. On peut dou­ter de l’intérêt de la conver­sion sté­réo­sco­pique (plu­tôt réus­sie dans l’ensemble, elle reste assez désa­gréable sur cer­tains plans, notam­ment les scènes où les per­son­nages sont épar­pillés sur une grande pro­fon­deur), mais l’impression de ver­tige est sai­sis­sante lors des fran­chis­se­ments de cre­vasses et de séracs. Sur le plan tech­nique, le film est un suc­cès com­plet, avec une pho­to magni­fique, un mon­tage soi­gné, des maquillages fidèles et une immer­sion spec­ta­cu­laire.

La foule des beaux jours, déjà un sujet de dis­cus­sion dans les années 90. pho­to Universal Pictures

Le scé­na­rio pour sa part oscille entre très bon et moins bon. Les auteurs ont fait ce qu’il fal­lait pour s’assurer une bonne dose de réa­lisme : il y avait long­temps que je n’avais pas vu des cor­dages pla­cés à peu près cor­rec­te­ment au ciné­ma, et atti­tudes comme ges­tuelle des acteurs fonc­tionnent bien. Il y a mal­heu­reu­se­ment quelques scènes déses­pé­ré­ment amé­ri­caines, comme l’inévitable glis­sade déli­rante du début (vu que tout le monde uti­lise des poi­gnées auto­blo­quantes, il aurait fal­lu que toute la cor­dée suive, pas seule­ment le guide-héros du milieu) et sur­tout les coups de fil à madame : si le der­nier appel de Rob à sa femme est his­to­rique et a été rap­por­té par des témoins fiables, le dia­logue a été sévè­re­ment kit­schi­sé et le pré­cé­dent échange semble inven­té de toutes pièces pour accroître la ten­sion dra­ma­tique. La pré­sen­ta­tion de Scott Fischer en type cool res­pec­tueux de la mon­tagne qui ne prend que des clients che­vron­nés ne sert éga­le­ment qu’à créer une riva­li­té avec Rob Hall : en réa­li­té, l’expédition de Mountain Madness comp­tait éga­le­ment son lot de gens qui n’avaient jamais atteint 8000 m.

En 1996, un appel satellite coûte une fortune, mais en pleine opération de secours on n'a rien de mieux à faire que d'appeler les familles. Ben voyons. photo Universal Pictures
En 1996, un appel satel­lite coû­tait une for­tune, mais dans le film on se télé­phone comme avec des for­faits illi­mi­tés. pho­to Universal Pictures

Et comme on ne me refe­ra pas, je ne peux pas m’empêcher de noter la scène de « ouh là là l’hélico au camp I c’est très très haut très très dan­ge­reux va-t-il y arri­ver ?» Le pla­fond nor­mal d’un Écureuil B2 de l’époque est à peu près à la hau­teur du camp I (6100 m) et l’exemplaire uti­li­sé avait été spé­cia­le­ment allé­gé pour cette éva­cua­tion. Ce fut une excel­lente publi­ci­té pour Eurocopter (qui équipe, aujourd’hui, à peu près l’intégralité des com­pa­gnies des­ser­vant l’Everest, cer­taines mon­tant régu­liè­re­ment jusqu’au camp II), mais l’opération était sim­ple­ment déli­cate plu­tôt que vrai­ment dan­ge­reuse et ne méri­tait pas cette séquence outran­ciè­re­ment dra­ma­ti­sée.

Au bout du compte, c’est donc un très bon film de mon­tagne, pre­nant, gla­çant et ver­ti­gi­neux comme il faut, mais un peu plom­bé par un roman­çage exa­gé­ré.

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