The newsroom

d’Aaron Sorkin, 2012-2014, ****

« Pouvez-vous nous dire pourquoi l’Amérique est le meilleur pays du monde ? »

Ça, c’était la question à ne pas poser. Du moins, il ne fallait la poser à Will McAvoy, journaliste télé blasé qui a passé les trois dernières années à présenter un journal de 20h taillé pour l’audience en évitant tous les pièges et toutes les questions gênantes. Cette question, c’est la goutte d’eau, celle après laquelle il lâche enfin sa vérité : « nous sommes 7è en alphabétisation, 27è en maths, 22è en sciences, 49è en espérance de vie, 178è en mortalité infantile, 3è en revenu moyen par ménage, numéro 4 en force de travail et numéro 4 en exportation. Nous ne menons le monde que dans trois rubriques : proportion de citoyens incarcérés, nombre d’adultes qui croient à l’existence des anges, et dépenses militaires, où nous dépensons plus que les 26 pays suivants réunis — dont 25 sont nos alliés. »

Deux semaines de vacances plus tard, l’employeur de Will le met au pied du mur. Il a rappelé son ex pour reprendre le JT en main, avec une mission simple : puisqu’il ne peut plus être le sympathique présentateur qui attire l’audience, autant faire de l’information — celle qui est utile à l’électeur, celle qui est nécessaire pour comprendre les événements, bref, arrêter la course aux célébrités et prendre le temps d’expliquer le monde. Baptême du feu pour la nouvelle équipe : un incendie sans gravité sur une station offshore baptisée Deepwater Horizon…

C’est l’idée de base, aussi tordue soit-elle, de The newsroom : des journalistes télé qui décident de faire un bon JT, un JT utile, un JT… informatif. Dans sa première saison, la série explore ainsi méthodiquement tout ce qui différencie le journalisme de la communication et du racolage : vérification et croisement des sources, temps de la réflexion, refus de passer en « breaking news » lorsqu’on sait que quelque chose s’est produit mais qu’on n’a encore rien d’intelligent à dire dessus, interviews préparées avec soin pour ne pas laisser les politiciens éluder une question ou mentir impunément, mise en perspective et même vulgarisation notamment en matière économique. Elle prend aussi une seconde pour parler de la logique qui fait qu’un grand groupe financier s’offre une chaîne de télévision et des bras de fer entre direction économique à la recherche de rentabilité, direction marketing souhaitant faire passer sa communication, et journalistes têtus attachés à faire leur métier en toute indépendance. L’ensemble est plutôt complet, solide et fort intéressant.

Bon, on a une deuxième source ou pas ? photo HBO
Bon, on a une deuxième source ou pas ? photo HBO

Comme c’est une série grand public, il faut aussi un peu d’histoires de cœur, de romances compliquées et de ruptures nocturnes. C’est pas la partie la plus réussie de la série, mais ça ne prend pas trop le pas sur le reste (on est plus près de l’équilibre d’Urgences que de la priorité au romantique de Grey’s anatomy, si vous voyez ce que je veux dire).

La deuxième saison se concentre sur deux problèmes croisés : comment se réintégrer à la vie d’une rédaction new-yorkaise après s’être fait tirer dessus en Afrique, et comment gérer un dossier où les sources sont floues mais multiples et concordantes, et qui accuse l’armée américaine de crimes de guerre. La troisième et dernière saison critique vertement la notion de « journalisme citoyen » en détaillant la quantité de fausses rumeurs qui ont suivi les attentats du marathon de Boston, et suit la lutte entre les autorités qui souhaitent identifier la source de fuites de documents confidentiels et les journalistes qui ont reçus lesdits documents.

L'an passé, j'étais blonde. Devinez pourquoi. photo HBO
L’an passé, j’étais blonde. Devinez pourquoi j’ai changé. photo HBO

Soyons clair : ces deux saisons sont moins bonnes que la première et si certains enjeux sont fort bien traités, d’autres souffrent d’un manque de développement ou d’un angle trop biaisé pour totalement convaincre. Le dernier épisode de la série n’apporte d’ailleurs pas grand-chose et semble plus écrit pour saluer l’auditeur que pour développer l’histoire.

Si le finale est ainsi un peu gâché, cela n’empêche qu’il y a, auparavant, une vingtaine d’heures d’une série prenante, intéressante voire intello, dont la réflexion ne s’arrête pas forcément au journalisme mais s’étend à la politique et à la société même — la façon dont Will, républicain convaincu, accuse le Tea party de pervertir les idées de son bord est particulièrement étayée, et explique sans doute les résultats mitigés que la série a obtenus outre-Atlantique.

En somme, mieux vaut avoir révisé sa géopolitique avant, mais ça mérite tout à fait d’être regardé avec attention.