Lost River

expérience inracontable de Ryan Gosling, 2014

C’est l’histoire d’un lac artificiel, d’une ville engloutie, d’un pays qui perd ses valeurs, d’une crise économique, d’une famille pauvre, d’une région sinistrée, d’une veuve déprimée, d’un caïd de banlieue, d’un banquier pervers, d’une mère courage, d’un réverbère qui dépasse, d’une voiture qui renaît, de maisons qui brûlent, de pelleteuses qui rasent, d’un chauffeur de taxi, de spectacles gores, d’un sous-sol violet, d’une tête de dinosaure.

Notre maison brûle… et nous regardons ailleurs. photo Bold Films Productions / Tiberius Film
Notre maison brûle… et nous regardons ailleurs.

Vous avez compris ? Non, et c’est normal. Raconter Lost river, c’est comme raconter Mulholland drive ou Bellflower : c’est pas possible. Enfin, ça serait possible, sans doute : je pourrais vous dire ce qu’il se passe, mais je ne sais pas si ça vous dirait vraiment ce qu’il se passe.

Vous en aviez marre de voir Reda Kateb dans tous les films français ? Bonne nouvelle : vous pouvez le voir dans un film américain. photo Bold Films Productions
Vous en aviez marre de voir Reda Kateb dans tous les films français ? Bonne nouvelle : vous pouvez maintenant aussi le voir dans un film américain.

Ce qui est sûr, c’est que cet ovni ressemble, plutôt qu’à un film normal, à une descente de psilocybine ou à un bad trip sous LSD. Que l’ambiance est glauque, désespérée, profondément sale. Que c’est un film qui tache, qui gratte et qui accroche.

Here's Johnny!
Here’s Johnny!

L’autre truc certain, c’est que ce film porte une patte. On peut supposer que Ryan Gosling y est pour quelque chose, après tout, il a écrit, produit et réalisé ; mais je vois surtout la patte de Benoît Debie, directeur de la photographie à qui l’on doit l’hallucinatoire Irréversible (qui est une sombre bouse par bien des aspects, mais qui profite d’une sacrément bonne photo) et le très sous-estimé Les Runaways (qui contient au moins un plan absolument magique). Ici, chaque scène a une ambiance graphique, un éclairage, un angle, une composition ; chaque séquence a sa propre photo, sa propre personnalité, chaque plan est parfaitement calé même quand il s’agit de montrer du poisseux bien dégueu, et cette maîtrise graphique ne fait que renforcer l’expérience irréelle du spectateur.

Ici, tout est propre. Enfin, c'est peut-être la scène la plus sale du film, finalement.
Ici, tout est propre. Enfin, c’est peut-être la scène la plus sale du film, finalement.

Le résultat est remarquable, certainement pas irréprochable (le côté masturbation intellectuelle est indéniable, comme le très à la mode axe « cauchemar américain et désillusions chez les pauvres gens »), mais formellement déstabilisant, surprenant et perturbant. Si vous dites que c’est naze, auto-complaisant et gratuitement intello, j’aurai du mal à vous contredire, mais c’est aussi sacrément réussi.