Secret d’État

de Michael Cuesta, 2014, ***

Dix ans après la gué­rillas entre san­di­nistes et contras, le hasard met Gary Webb, jour­na­liste au San Jose Mercury News, sur la piste de Nicaraguayens qui inon­daient de cocaïne les grandes villes des États-Unis. Plus pré­ci­sé­ment, il lui donne la preuve que ces tra­fi­quants agis­saient au vu et au su de la CIA, qui lais­sait faire parce qu’ils finan­çaient les contras ; et que l’agence a donc pas­si­ve­ment lais­sé se déve­lop­per l’usage de drogues chez les pauvres. Gary Webb publie ses articles, se fait démon­ter par le reste de la presse, et finit par se sui­ci­der de deux balles dans la tête (sic).

L’histoire est glo­ba­le­ment vraie. La car­rière de Webb a été tor­pillée suite à la publi­ca­tion de sa série Dark alliance, à par­tir de 1996, qui a pour­tant été lar­ge­ment recon­nue depuis comme un tra­vail jour­na­lis­tique de qua­li­té — la CIA elle-même a fini par recon­naître ses contacts avec les dea­lers anti-san­di­nistes.

Mais l’histoire est aus­si inuti­le­ment roman­cée et ne rend pas réel­le­ment jus­tice à Webb. On a l’impression que c’est avant tout un père de famille fran­che­ment cool, amé­ri­cain moderne qui vit en rédi­geant des articles, qui tombe acci­den­tel­le­ment sur un sujet inté­res­sant et se découvre une âme d’investigateur ; c’est oublier un peu vite qu’il avait quinze ans de métier der­rière lui lorsqu’il a com­men­cé à enquê­ter sur le tra­fic entre Nicaragua et Californie et qu’il avait accu­mu­lé dès ses jeunes années une liste de récom­penses longue comme le bras pour une dénon­cia­tion constante et achar­née de la cor­rup­tion. Son équipe du Mercury News avait même gagné un Pulitzer en 1990, après avoir mis au jour les négli­gences dans la construc­tion du pont de Cypress Street (dont l’effondrement lors d’un séisme avait tué 42 per­sonnes). Le pré­sen­ter avant tout comme un type qui fait cuire des bar­be­cues en famille est sans doute un effort pour faci­li­ter l’adhésion de l’Américain moyen, mais ça sonne sur­tout comme un arti­fice publi­ci­taire et ça affai­blit sale­ment l’histoire.

Le sujet reste inté­res­sant, le trai­te­ment de la presse et de ses propres com­pro­mis­sions est fas­ci­nant, la conclu­sion que Webb a tirée de l’expérience est édi­fiante (en gros : « je pen­sais ne jamais avoir eu de pro­blème avec mes articles parce que j’avais bien fait mon tra­vail, tout véri­fié et assu­ré un fond inat­ta­quable, mais la véri­té, c’est que je n’avais jamais eu de pro­blème parce que je n’avais rien écrit qui dérange»). La réa­li­sa­tion est effi­cace, sans grande fai­blesse à part peut-être un sur­vol un peu rapide de l’enquête elle-même, et Secret d’État n’est pas un mau­vais film ; il est juste un peu trop amé­ri­ca­no-cari­ca­tu­ral pour empor­ter tota­le­ment l’adhésion.