Le domaine des dieux

de Louis Clichy et Alexandre Astier, 2014, ****

Le domaine des dieux, ce n’est pas juste une ville nouvelle en Armorique. C’est aussi une arme de guerre terrible : le marketing. L’endroit où l’on va montrer aux teigneux à moustaches tout ce qui ne leur manque pas, mais qui leur fera envie — un toit en pierre, des tissus de soie, des espèces sonnantes et trébuchantes, tous les avantages de la grande civilisation romaine.

Le domaine des dieux, c’était un des meilleurs épisodes d’Astérix, avec Astérix et Cléopâtre, La zizanie, Astérix et les NormandsLe devin, Astérix chez les Helvètes et Astérix en Corse. C’était aussi un de ceux qui avait le plus de potentiel pour proposer des échos à la société actuelle, avec l’omniprésence de publicité, les inquiétudes environnementales et même les problèmes de logement et de conditions de travail. La surprise n’est donc pas qu’il soit adapté, mais que ça n’ait pas été fait plus tôt.

La première partie est quasiment un calque de l’album, mais cela n’empêche pas le film de prendre corps une fois le chantier commencé : à partir de là, il multiplie les niveaux de lecture. Le gag bête et méchant très goscinnien est parfois revisité façon Astier ou remis en perspective moderne : ainsi, la marée fétide censée faire fuir les habitants (gag utilisé dans un album de Goscinny, je les ai pas sous la main pour retrouver lequel) n’attire qu’un commentaire du genre « quand on a vécu en ville, on n’est pas à ça près ». Les amateurs pourront également noter les nombreuses références, de King Kong à Kaamelott¹ en passant par les œuvres d’Homère et Romero. Mais le film conserve régulièrement un fond sérieux sur la vie moderne et le miroir aux alouettes de la société de consommation : la destruction de la forêt et la nécessité d’importer des ressources pour la compenser, la crise du logement et l’attribution arbitraire d’appartements, les conditions de travail dans le bâtiment… Même le gaspillage alimentaire a un vrai rôle dans le scénario. Toutefois, s’il touche en passant quelques sujets profonds, Le domaine des dieux reste avant tout une distraction amusante et sait rester léger de bout en bout.

Les aspects techniques sont sans surprise de très bon niveau : si Le domaine des dieux est son premier film en tant que réalisateur, Louis Clichy a été à la meilleure des écoles en étant animateur sur Wall⋅E et Là-haut. Les graphismes dépoussièrent Uderzo tout en lui restant irréprochablement fidèles, la fluidité des mouvements est au rendez-vous, la stéréoscopie est discrète et efficace, le montage propose un rythme très bien géré, bref, tout est bon dans ce domaine.

Chef-d’œuvre immortel ? Sans doute pas, mais Astérix n’a jamais été conçu pour bouleverser la planète mais pour distraire et amuser. Le domaine des dieux est peut-être la meilleure adaptation qui en ait été faite, à la fois extrêmement fidèle à Goscinny et Uderzo et suffisamment modernisée pour dépasser la simple transcription et se poser en vraie œuvre assumée.

¹ Astier, en plus de sa voix, a donné au centurion Oursemplus quelques répliques très arthuriennes. Les maniaques noteront au passage la similitude des noms, Arthur reposant sur la racine celtique désignant l’ours.