Les enfants-loups, Ame et Yuki

de Mamoru Hosoda, 2012, ****

Les enfants, c’est tur­bu­lent. Les lou­ve­teaux aus­si, toutes les louves vous le diront. Alors, éle­ver deux petits qu’on a eus avec un homme-loup, ça n’est pas simple : il faut les cacher aux voi­sins de crainte qu’ils ne se méta­mor­phosent n’importe quand, leur apprendre à gar­der forme humaine en public, lut­ter contre le pro­prié­taire qui a ban­ni les chiens de l’immeuble et contre les ser­vices sociaux qui s’inquiètent de deux enfants non sco­la­ri­sés, répa­rer leurs bêtises de lou­ve­teaux qui déchi­quettent les livres et d’enfants qui se bagarrent à l’école, et sur­tout les aider à décou­vrir et assu­mer leur double iden­ti­té.

C’est en effet la ques­tion cen­trale du film : qui est-on lorsqu’on est un peu ci, un peu ça ? Quand on est à la fois l’enfant inno­cent que tout le monde pro­tège et le vilain loup qu’on tue à la fin du même conte ? Quand on a la force, les griffes, l’endurance du jeune loup, mais tou­jours la fra­gi­li­té du petit d’homme ?

Yuki et Ame font ain­si leur che­min, de bébés à ado­les­cents, dans une œuvre sou­vent très drôle mais pas vrai­ment gaie, par­fois nos­tal­gique, dure et dépri­mante (la levée du corps du père, la visite d’Ame au zoo, la gifle de Yuki…), par­fois d’une beau­té et d’une poé­sie stu­pé­fiantes (la pre­mière neige, le cou­cher de soleil après la dure jour­née de jar­di­nage). La sym­bo­lique des élé­ments est évi­dem­ment très pré­sente («yuki » veut dire « neige » et « ame», « pluie») et la forêt joue un rôle à la fois cap­ti­vant et oppres­sant qui n’est pas sans rap­pe­ler les œuvres mia­za­kesques (Mon voi­sin Totoro, Princesse Mononoke).

Les enfants-loups pose aus­si une ques­tion rare­ment abor­dée sous cet angle : la poé­sie fan­tas­tique dans la vraie vie. Il est en effet très pro­fon­dé­ment ancré dans la réa­li­té moderne, la recherche de tra­vail et de pitance était une inquié­tude quo­ti­dienne pour la mère tan­dis que les enfants se heurtent à la petite socié­té d’une école dont ils ne maî­trisent pas for­cé­ment les codes — non, les autres petites filles ne s’amusent pas à attra­per les ser­pents dans les champs. Il n’y a pas de vraie sépa­ra­tion entre le monde moderne car­té­sien et le monde des légendes ances­trales, et ce mélange réus­si donne une touche d’originalité à l’œuvre.

Le des­sin est d’une beau­té accom­plie, avec là encore un tra­vail qui fait for­cé­ment pen­ser aux maîtres de Ghibli, et le soin appor­té à cer­tains détails est sur­pre­nant ; l’animation est excel­lente (et a dû com­men­cer par des heures d’observations de minots et de lou­ve­teaux), le scé­na­rio est par­fois un peu niai­se­ment mora­li­sa­teur mais sou­vent très fin et ori­gi­nal, et si j’en juge par la tête de ma voi­sine de ciné les gosses de moins de dix ans y trouvent autant leur compte que les geeks tren­te­naires.

Donc, c’est une belle réus­site, poé­tique et émou­vante, que je n’hésiterais guère à clas­ser avec les chefs-d’œuvre du père Miyazaki plu­tôt qu’avec les pré­cé­dents films de Hosoda.

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