Warrior

de Gavin O’Connor, 2011, ****

Dans les cours de récré, il arrive que des gamins se foutent une trampe, pendant que leurs camarades les regardent faire. Le but : savoir qui est le plus costaud de la bande.

À l’âge adulte, on continue. Mais comme on n’est plus des enfants, on appelle plus ça « se foutre une trampe », on appelle ça « arts martiaux mixtes ». Et on parle plus de « camarades », mais de « spectateurs ». Et comme on est grand, on pense à ce que ça peut rapporter et on organise des tournois, que les gens paieront pour aller voir ou regarder à la télé.

C’est donc l’histoire des préparatifs d’un tournoi, à travers deux lutteurs et leur entourage. Tous deux ont la baston dans le sang, mais les similitudes s’arrêtent là : l’un est là parce qu’il n’a jamais cessé de se battre depuis que sa mère a fui son père ivrogne et violent, et vient déverser sa misanthropie et cognant le plus fort et le plus vite possible ; l’autre est un prof de physique contraint à reprendre les combats amateurs pour rembourser son emprunt, et observe ses adversaires avant de les coincer à la sauce gréco-romaine dans les derniers rounds. L’un n’a plus que son père, qu’il déteste logiquement ; l’autre est entouré d’un ami entraîneur, d’un proviseur, d’élèves, et adore sa femme et ses filles.

La force de Warrior, c’est que comme tout bon combattant, il compense ses faiblesses. Le scénario n’est pas le plus réaliste qui soit¹ ? Ancrons donc les personnages dans la vraie vie, en reprenant des bouts de réalité sordide (crise des subprimes, guerre du Golfe) pour les leur coller sur le dos et voir comment ils s’en sortent. Faisons une vraie photo soignée (Masanobu Takayanagi, je te connaissais pas, mais je me souviendrai de ton nom), granuleuse, violente pour coller à l’ambiance. Retenons la leçon de Michael Mann² et osons les gros plans agités montrant une prise ou un coup flou, comme combattants et spectateurs eux-mêmes les devinent plus qu’ils ne les voient. Prenons d’excellents acteurs, donnons-leur l’occasion de montrer différentes facettes de leur talent et utilisons-les pour donner quelques scènes magiques (Tess, qui ne supporte plus de voir son mari combattre, angoissant devant son téléphone en attendant des nouvelles du match, est un moment de cinéma absolument sublime, qui fait entrer Jennifer Morrison directement dans mon panthéon personnel des actrices dramatiques, et Gavin O’Connor dans la liste des réalisateurs qui savent se faire oublier au moment opportun).

Bref : puisqu’il ne faut pas que le spectateur tape sur le manque de vraisemblance du scenario, détournons son attention sur des trucs inattaquables.

Le résultat est une réussite inattendue (O’Connor n’avait fait qu’un assez moyen Le prix de la loyauté, les acteurs sont plus habitués aux rôles accessoires même si on a vu Tom Hardy dans Inception, Takayanagi était inconnu au bataillon…), un film fort et prenant malgré des lacunes indéniables, où le rêve américain est un peu remis en perspective — à chaque étape vers la gloire, on en sort un peu plus amoché, jusqu’au moment où l’on frappe le sol en signe d’abandon — et où l’on prend des coups aux côtés des combattants, mais aussi de leur entourage.

¹ En gros, c’est l’histoire parallèle de deux Rocky.

² « Si ton film de boxe n’est pas assez bon, c’est que tu n’étais pas assez près. » Oups, on me souffle qu’il a jamais dit ça. Ben il aurait pu. ^^