Super 8

de Jeffrey Jacob Abrams, 2011, ****

Merde alors : JJ Abrams s’est déci­dé à faire quelque chose de vrai­ment bien.

Je sais, ça fait un choc. Après Alias, série dont j’ai vu à peu près deux demi-épi­sodes avant d’en avoir marre, et Lost, série dont j’ai vu une sai­son com­plète entre deux som­meils, avant de lâcher l’affaire et d’entendre dire par ceux qui avaient conti­nué que j’avais arrê­té pile au bon moment ; après Mission : Impossible III et Star trek, diver­tis­se­ments solides et par­fois hau­te­ment dis­trayants, mais sans véri­table pro­fon­deur… Après tout ça, donc, il s’est déci­dé à bos­ser son sujet.

Alors bon, y’a tou­jours deux-trois trucs « à la Abrams », qu’on avait vus dans ses pre­mières œuvres, comme une ten­dance patho­lo­gique à en faire exac­te­ment un peu trop dans les scènes de des­truc­tion ou d’action — pas beau­coup trop comme un Leterrier ou Bay qui nous font par­fois cre­ver de rire tel­le­ment c’est gros, non, un peu trop, juste assez pour pas être cré­dible et faire chier.

Mais y’a sur­tout plein de trucs « à la Spielberg », ain­si que quelques-uns « à la Scott » (le bon Scott, heu­reu­se­ment). L’ombre de Steven plane sur le film, c’est nor­mal, il l’a pro­duit et Abrams dit lui-même que c’est un hom­mage au maître. Super 8 est donc un film de fan, mais intel­li­gent, qui pro­fite de son sta­tut de fan assu­mé et de per­son­nages eux-mêmes fans de ciné­ma pour pio­cher dans les réfé­rences et les clins d’œil, mais aus­si réflé­chir sur le ciné­ma lui-même et ceux qui le font.

La scène du tour­nage est ain­si à la fois un hom­mage aux appren­tis réa­li­sa­teurs, une cri­tique des réa­li­sa­teurs obsé­dés par tel ou tel aspect de leur film comme des gamins par leur jouet, une paro­die des sce­na­ristes qui changent le script huit fois par minute parce qu’ils ont des idées qui débarquent mais sont inca­pables de com­prendre que ça fout le bor­del pour les acteurs, un sublime hom­mage aux acteurs qui, d’une per­for­mance inat­ten­due, scotchent tout le monde jusque sur le pla­teau (Elle Fanning, splen­dide dans cette scène, un peu plus trans­pa­rente ensuite), une obser­va­tion des mul­tiples petites mains qui font les films en tenant une perche ou un pro­jec­teur, bref, c’est une vibrante décla­ra­tion d’amour aux cinéastes au sens large… et un bon coup de pied au cul des mêmes.

Le reste reprend les films du maître, les chefs-d’œuvre recon­nus bien sûr (tout le monde aura vu pas­ser les vélos omni­pré­sents dans E.T., les plans jouant sur l’à peine visible de La guerre des mondes et des Dents de la mer, la construc­tion conver­gente et l’ambiance de Rencontres du troi­sième type, les plans dégueu­lasses des sous-sols de Indiana Jones et le temple mau­dit…) ; mais on retrouve aus­si beau­coup une excel­lente œuvre moins connue, réa­li­sée par Richard Donner sur une idée de Spielberg, Les Goonies — avec le même côté gamins déjan­tés qui n’ont peur de rien et sur­tout pas d’un « non » de leurs parents, et le même héros un peu en retrait qui va fina­le­ment res­ter d’aplomb quand les autres vont cri­ser.

L’hommage à Alien, le hui­tième pas­sa­ger est aus­si évident mais, lui, est retour­né, inver­sé dans une scène dont on ne peut pas trop par­ler sans dévoi­ler le nœud de l’intrigue.

Bien sûr, il m’arrive sou­vent de hur­ler contre les films qui « bouffent à tous les râte­liers ». Si, ici, ça marche, c’est parce que le sce­na­rio, lui, ne se contente pas de brou­ter sur le dos de ses aînés. Il y a un effort d’écriture, pour les per­son­nages, pour l’histoire, pour les dia­logues, et un vrai tra­vail de mise en scène et de direc­tion d’acteurs — Joel Courtney, pour son pre­mier grand rôle, s’en sort magis­tra­le­ment. La toute pre­mière scène filme un enter­re­ment de façon acerbe, cynique et drôle, mais aus­si pathé­tique et juste, notam­ment grâce à son côté « anes­thé­sié ».

Bon, c’est pas tout à fait un chef-d’œuvre pour autant. Pourquoi ? Parce que, comme dit plus haut, cer­taines scènes en font trop. Et notam­ment celle, emblé­ma­tique dans la bande-annonce, de l’accident de train, exa­gé­ré­ment longue et bor­dé­lique dans le vrai film.

Mais ça reste très, très bon, et il faut le voir jusqu’au géné­rique — ah oui, parce que quand on fait un hom­mage au ciné­ma, on peut aus­si en pro­fi­ter pour don­ner un petit bonus au spec­ta­teur qui reste jusqu’au bout.