Géant

de George Stevens, 1956, ****

Il fut un temps où le ciné­ma était friand de grandes épo­pées contant la gran­deur des États-Unis. La conquête de l’Ouest en est un exemple frap­pant par la déme­sure du pro­jet, des moyens et de la réa­li­sa­tion, mais Géant est un peu de la même veine.

Cependant, Géant est contem­po­rain. Il se déroule des années 20 aux années 50, se concluant donc dans l’ère moderne de l’époque, et tra­duit l’évolution des for­tunes texanes de son temps : terre d’élevage, ce petit état du sud a connu un rapide déve­lop­pe­ment de l’industrie pétro­lière ; les mil­lion­naires du bétail ont vu, en quelques décen­nies, leur sta­tut leur échap­per pour s’offrir aux mul­ti-mil­lion­naires de l’or noir.

La lutte du ranch contre le der­rick est donc l’un des sujets cen­traux du film, un éle­veur bas de pla­fond voyant le petit malin qu’il regar­dait de haut deve­nir plus riche, plus puis­sant et plus popu­laire que lui. Ce face-à-face a un peu vieilli, mais c’est l’éternelle his­toire du rêve amé­ri­cain, du jeune tra­vailleur mépri­sé qui voit ses efforts récom­pen­sés, bref, ça marche tou­jours.

D’autres aspects de Géant sont beau­coup plus modernes. En par­ti­cu­lier, les rela­tions par­ti­cu­lières que le Texas, ancien ter­ri­toire mexi­cain, entre­tient avec ses pre­miers habi­tants occi­den­taux. Les his­pa­niques y sont encore aujourd’hui plu­tôt mal vus et plus ou moins mal­trai­tés, et lut­ter contre l’immigration est deve­nu une obses­sion du gou­ver­ne­ment au point de construire une muraille du meilleur goût — pro­blème dont le ciné­ma amé­ri­cain s’est empa­ré sous des formes aus­si diverses que Machete et Droit de pas­sage. Le trai­te­ment de la mino­ri­té mexi­caine au Texas est un peu lourd au départ, avec l’arrivée d’une espèce d’ange carac­té­rielle et épou­van­ta­ble­ment aga­çante — Liz Taylor, excel­lente dans son rôle — qui veut modi­fier radi­ca­le­ment la façon de pen­ser de son Texan de mari, pour qui « ces gens-là » ne valent rien et son très bien dans leur gour­bi. Cependant, ça s’allège pas­sa­ble­ment par la suite, lorsqu’un jeune his­pa­nique est le pre­mier conscrit du com­té pen­dant la seconde guerre mon­diale, lorsque son retour au pays est mis en paral­lèle avec celui de l’héritier de la dynas­tie blanche, lorsqu’un des héri­tiers épouse une infir­mière his­pa­nique et que les deux petits-fils, le métis et le blanc, sont mis en paral­lèle…

Ce plai­doyer éga­li­ta­riste est éga­le­ment un vibrant hom­mage aux femmes. Leslie est le vrai héros du film, et la réus­site de Jordan l’éleveur comme celle de Jett le pétro­lier est inti­me­ment liée à leur volon­té de l’impressionner. Elles sont douces, réser­vées, extra­ver­ties, dures, amu­santes, égo­cen­triques, chiantes, tendres, traî­tresses, aimables… Les hommes, en com­pa­rai­son, sont plus pré­vi­sibles et plus sus­cep­tibles de faire bête­ment ce qu’on attend d’eux.

Sur le plan tech­nique, Géant est admi­ra­ble­ment joué par l’ensemble du cas­ting (Dean et Hudson ont d’ailleurs tous deux été nomi­nés pour l’Oscar du meilleur acteur dans un rôle prin­ci­pal, même si Yul Brynner l’emporta), réa­li­sé dans la gran­deur de l’époque (avec un mon­tage au rythme lent qui ferait pleu­rer aujourd’hui mais était alors au som­met de l’art), et ne souffre que d’une pho­to un peu facile, qui a beau­coup vieilli et méri­te­rait un ré-éta­lon­nage.

C’est donc une vraie réus­site, qui serait jugée un peu lon­guette selon les stan­dards actuels, mais qui tient encore sacré­ment bien la route et reste mal­heu­reu­se­ment d’actualité dans bien des domaines…

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