Les chemins de la liberté

de Peter Weir, 2010, ***

Vous le savez, juger le boulot des traducteurs, c’est un de mes hobbies. Les titres originaux ? The way back pour le film, The long walk pour le bouquin. Le titre français ? Les chemins de la liberté. Boudiou que c’est pompeux, qu’on fout des grands mots là-dedans, alors qu’à l’origine c’est tout simple et explicite — on est là pour rentrer en marchant, pas pour faire des discours philosophiques.

Mais bon, ça, c’est que dalle. Parce que dans le film même, les incohérences sont plutôt nombreuses et souvent gênantes. Par exemple, monsieur Weir, quand on fait un film, il faut faire un choix : soit tout le monde parle la langue du film, soit tout le monde parle sa vraie langue. En l’occurrence, qui peut croire une seconde que des prisonniers polonais, lituaniens, lettons, tchèques et russes dans un camp sibérien vont utiliser l’anglais comme lingua franca ? Ils vont parler polac, russe, ou plus probablement une sorte de sabir balto-slave, mais piocher une langue saxonne juste parce qu’ils ont un Américain parmi eux est inconcevable — surtout qu’il cause russe.

Ah, et puis tiens, aussi, j’aimerais bien savoir depuis quand les nomades mongols montent des chevaux d’un mètre soixante. Peut-être que quand on est Américain ou Australien expatrié outre-Atlantique, on pense que tous les chevaux sont des quarter horses ; ou peut-être que quand on tourne au Maroc on a du mal à trouver des poneys d’un mètre trente, je sais pas. Mais ça me fait mal aux yeux quand je vois des Mongols assis si loin du sol.

Mais la plus grosse incohérence, selon moi — mais c’est peut-être juste un manque de foi en l’être humain de ma part, hein, même si l’Histoire a tendance à me donner raison sur ce coup-là —, c’est que quand une gamine de 16 ans se retrouve à cohabiter avec six évadés, dont un criminel endurci, ils se réunissent pas gentiment pour la protéger de la vie qu’elle est méchante. Pas pendant plusieurs mois en tout cas.

Bon, les trucs qui fâchent étant évacués, reste la question : pourquoi « fréquentable » et pas « troll » ?

Ben, parce que à côté de ça, le film est bon. Faut avaler quelques grosses couleuvres, mais il y a par ailleurs plein de bonnes choses. La réalisation est discrète et soignée (malgré quelques langueurs vers la fin), l’ambiance est prenante et bien rendue — mélange d’espoir, de désespoir, de fatigue, de détermination à la Guillaumet aussi…

Les personnages, s’ils sont placés dans des situations peu crédibles, sont également assez bien fichus : taiseux (les bavards, dans un goulag, ne tiennent pas longtemps), dotés chacun d’ombres et de lumières, de lâchetés et de courages, ils sont assez solides — même l’animal horripilant qui parle, pardon, la fille de seize ans.

Les premiers temps de la fuite lorgnent graphiquement du côté de La route (il y a pire comme référence), la traversée de la Mongolie est l’occasion de montrer les talents des maquilleurs (alors oui, le soleil, ça brûle), et les paysages sont bien mis en valeur par une photo souvent travaillée.

Et surtout, surtout !, il y a un sacré casting. Pour les sans surprise, ça fait trente ans qu’on sait que Ed Harris est grand (L’étoffe des héros, 1982), même s’il attend toujours son premier Oscar ; Jim Sturgess, que je ne connaissais pas, campe sans histoire le premier rôle — mais c’est pas non plus le personnage le plus intéressant du groupe. En revanche, Mark Strong produit une brève mais remarquable interprétation, les seconds rôles sont excellents et ont tous un moment de gloire, l’animal horripilant qui parle révèle une prestation solide de Saoirse¹ Ronan (dans un rôle hélas trop naïf)…

Et puis, il y a Colin Farrell. Qui vous fera croire sans problème qu’il parle à peine anglais, qui est parfait dans la lâcheté comme dans la baston, et qui en prime a le personnage le plus intéressant du lot — Valka, le petit mafioso russe, le seul prisonnier de droit commun de la bande, qui croit encore en Staline et plus tellement en l’homme, et ne s’évade pas par goût de la liberté, mais parce que son espérance de vie dans le camp est un peu brève à son goût.

Du coup, au final, ça se laisse regarder plutôt agréablement, et il y a quelques très grands moments. Mais il faut laisser son esprit critique au vestiaire, ignorer des absurdités régulières et aussi pardonner quelques scènes inutilement larmoyantes, pour vraiment l’apprécier…

¹ Apparemment, c’est un prénom irlandais et ça se prononce [ˈsˠiːɾˠʃə], grosso modo chirchè, avec un premier ch tirant sur le s et un i long au milieu. Les Irlandais aiment les orthographes compliquées pour des prononciations simples.