Wall Street : l’argent ne dort jamais

d’Oliver Stone, 2010, ****

« I once said : “greed is good”. Now, it seems it’s legal ! »

Après cinq ans de pro­cé­dure et huit ans de pri­son, Gordon Gekko, maître du délit d’initié à la fin des années 80, a écrit un livre et donne des confé­rences dans les uni­ver­si­tés où il explique pour­quoi la finance est sor­tie de ses gonds, deve­nue incon­trô­lable, et plus dingue encore qu’à l’époque où il en était prince. Il y ren­contre Jacob Moore, jeune bour­si­co­teur ambi­tieux et fian­cé de sa fille.

Après avoir démon­té les rouages du délit d’initié en 87, Stone reprend sa camé­ra et ses per­son­nages pour s’attaquer à nou­veau à la bourse. Avec tou­te­fois une grosse varia­tion : on ne parle plus de trucs illé­gaux. Pour faire for­tune il y a vingt ans, il fal­lait tri­cher ; main­te­nant, il faut juste suivre le mou­ve­ment en priant pour que la bulle veuille bien attendre qu’on se soit reti­ré avant d’éclater.

Autre nou­veau­té, un vrai élé­ment cen­tral : Winnie, fille de Gekko. Centrale, bien sûr, sur le plan sen­ti­men­tal — fille d’un du duo prin­ci­pal, fian­cée de l’autre —, mais cen­trale aus­si par sa rela­tion avec les deux hommes de sa vie : le père, qu’elle hait, à qui elle n’a plus par­lé depuis un par­loir de pri­son à l’âge de quinze ans, et contre qui elle s’est dres­sée en mon­tant un site web à but non lucra­tif¹ ; le fian­cé, qu’elle aime, et dont elle refuse de voir qu’il est une copie conforme du père². C’est autour d’elle que Stone construit le deuxième volet de ce dip­tyque, qui gagne ain­si un côté humain qui man­quait un peu au pre­mier.

Et puis, Stone décor­tique plus avant les consé­quences sur le monde réel de la sur­en­chère finan­cière. On ne voyait guère, dans Wall Street, de connexion entre les magouilles de Gekko et l’économie réelle, sauf lors du rachat de Blue Star Airlines. Ici, les consé­quences de la crise finan­cière (le film se déroule en sep­tembre 2008) sont omni­pré­sentes, de l’État déblo­quant des sommes dingues d’argent public pour ren­flouer des banques aux simples qui­dams inca­pables de rem­bour­ser leurs cré­dits immo­bi­liers, en pas­sant par ceux qui ont fait pro­fes­sion de spé­cu­ler à petite échelle et sont les pre­miers broyés lorsque la machine se grippe — phé­no­mène lar­ge­ment vu éga­le­ment dans Cleveland contre Wall Street : j’hypothèque ma mai­son pour en ache­ter une deuxième, je loue la pre­mière pour rem­bour­ser l’hypothèque… et le jour où la banque révise à la hausse le coût du rem­bour­se­ment, je l’ai dans l’os.

Au final, L’argent ne dort jamais est bien plus com­plet, et bien mieux réa­li­sé aus­si, que le pre­mier Wall Street, qu’il com­plète cepen­dant admi­ra­ble­ment par de nom­breux échos. Il confirme éga­le­ment ce que je pro­fesse depuis un cer­tain temps : Shia LaBeouf, par­fait de bout en bout, a ce qu’il faut pour jouer autre chose que des héros bou­ton­neux ou des fils de dans des comé­dies légères.

Il ne manque en fait qu’un petit quelque chose pour pré­tendre au titre de chef-d’œuvre, comme une fin un peu moins mièvre par exemple — encore que cette der­nière scène est super­be­ment réa­li­sée, disant énor­mé­ment par la grâce du simple pla­ce­ment des camé­ras…

¹ « Not-for-pro­fit ? What does it mean ? » — blague de finan­ciers.

² « Stop tal­king like a Wall Street guy ! — Winnie, I am a Wall Street guy. »

Voir aussi :