Inception : psychanalyse

Comme plus ou moins pré­vu, j’ai revu Inception hier soir, dans un UGC lyon­nais (mer­ci Ghusse et madame). Et comme pré­vu, j’ai re-réflé­chi à fond sur ce que ça peut bien vou­loir dire.

J’ai pas de réponse défi­ni­tive (je crois que Nolan serait extrê­me­ment déçu que quelqu’un ait l’impression d’avoir par­fai­te­ment com­pris), mais j’ai une ou deux hypo­thèses amu­santes.

Bien sûr, ce billet va être rem­pli de spoi­lers à ne plus pou­voir y faire ren­trer autre chose, donc voi­ci l’avertissement en règle à ceux qui n’ont pas vu le film :

fuyez, pauvres fous !

Ça,c’est fait.

Le pre­mier truc qui m’a frap­pé, c’est la reprise sys­té­ma­tique de cer­taines phrases. Il y a bien sûr le clin d’œil entre Cobb et Saito (« become an old man, filled with regrets, wai­ting to die alone »), mais il est cohé­rent dans le cadre de la rela­tion entre les deux hommes. Bien plus trou­blant est le par­tage d’autres expres­sions, et notam­ment « a leap of faith », entre Saito et Mal.

Or, Saito et Mal n’ont pas de rai­son d’utiliser les mêmes expres­sions : ils ne se connaissent pas. D’où hypo­thèse : ils sont issus du même sub­cons­cient. Idée logique donc : ils ne seraient que des pro­jec­tions de l’esprit de Cobb.

Impression qui en découle : tous les élé­ments où Saito est pré­sent sont rêvés. Or, Saito est pré­sent au niveau « réel » ; donc, il me semble que le niveau réel est en fait lui-même un rêve. Mal a rai­son de pen­ser que la réa­li­té est fausse — d’ailleurs, Inception 2 expli­que­ra com­ment elle s’est réveillée après son sui­cide et a dû attendre la mort de vieillesse de Cobb-en-rêve pour le voir arri­ver ^^. Il y a plu­sieurs élé­ments en faveur de cette hypo­thèse (et sans doute autant contre), dont le plus impor­tant est pro­ba­ble­ment l’apostrophe du pro­fes­seur lors de son appa­ri­tion : « Come back to rea­li­ty, Dom ».

Celle-ci a aus­si l’avantage d’expliquer une bizar­re­rie majeure : pour­quoi donc Fischer Jr ne recon­naît-il pas les per­son­nages de son rêve, alors qu’il a été entraî­né à déjouer les extrac­tions et à lut­ter contre les pra­tiques basées sur le rêve par­ta­gé ? Dans l’idée où tout se passe dans un rêve de Cobb, cette inco­hé­rence n’en est plus une : Fischer n’est qu’une pro­jec­tion du sub­cons­cient de Cobb. Elle repré­sen­te­rait en fait un cap à fran­chir et n’aurait pas d’existence propre.

Pour dire sim­ple­ment, mon impres­sion, c’est celle-ci : Cobb tente, dans son rêve, de se remettre d’un deuil. Alors oui, sans doute, dans la réa­li­té (le niveau qui selon moi n’est jamais mon­tré [cf. fin de page]), il a réel­le­ment per­du Mal et il s’en sent réel­le­ment cou­pable. C’est cela qui le pousse à rêver l’ensemble de ce gigan­tesque bor­del, l’objectif étant de fran­chir le cap et d’accepter la mort de Mal.

Cela expli­que­rait bien sûr les nom­breuses reprises de phrases d’un per­son­nage à l’autre, puisqu’ils sont tous pro­je­tés du même sub­cons­cient. La mul­ti­na­tio­nale qui l’embauche pour une extrac­tion du cer­veau de Saito repré­sente la culpa­bi­li­té et l’omniprésence de la perte ; le retour chez lui, l’acceptation de vivre sans. Saito lui-même a le rôle de sur­moi ou un truc du genre : il sert à résoudre le conflit entre la perte et la culpa­bi­li­té de sur­vivre, et le fait qu’il soit le seul bles­sé et qu’il soit pro­je­té dans les limbes indique l’impossibilité pour Cobb de résoudre ce conflit — la folie du veuf, vous savez.

Là-dedans, Ariane a un rôle essen­tiel. C’est le Spock interne du sub­cons­cient de Cobb. C’est elle qui va le rame­ner à la sor­tie — son nom n’a rien d’un hasard, et n’est pas qu’une réfé­rence à son don pour les laby­rinthes — en le rai­son­nant, chose que la dou­leur ne lui per­met plus. C’est elle qui va lui dire : « Mal, c’est un pro­blème, et il faut vrai­ment se la sor­tir de la tête pour conti­nuer ». Un autre truc a un rôle qui va au delà du clin d’œil lour­dingue : l’utilisation de Piaf comme fil rouge. Je ne regrette rien, c’est le mes­sage du sub­cons­cient de Cobb visant à le sor­tir de la culpa­bi­li­té et à le remettre en route.

L’ensemble du rêve et des galères qu’il contient est donc en somme un pur­ga­toire, où Cobb va affron­ter ses démons de nou­veau veuf pour ten­ter de se remettre. Ses mômes, ici, sont la moti­va­tion, la seule et unique, la rai­son pour laquelle il doit conti­nuer.

Et là, je découvre tout en écri­vant (j’ai un témoin qui peut le prou­ver), je me rends compte que j’ai peut-être raté un truc. En fait, Cobb est peut-être réveillé une fois pas­sée la douane, qui serait pré­ci­sé­ment la bar­rière de l’éveil. Nolan nous balade en insis­tant sur le fait que la mort est le che­min du réveil, mais rien ne nous dit que c’est vrai, s’pas ? En pas­sant la douane, Cobb s’autorise à ren­trer dans la réa­li­té, s’éveille, se retrouve chez lui. Et là, oui, ses mômes se retournent et le recon­naissent, signe qu’il est sor­ti du deuil et prêt à conti­nuer pour eux.

Bien sûr, ce n’est qu’une inter­pré­ta­tion. Il y a fort à parier qu’elle a déjà été émise quelque part, d’ailleurs. Mais bon, moi, ça me botte.