Gran Torino

de Clint Eastwood, 2008, ****

Ancien de la guerre de Corée, Walt vient d’enterrer sa femme. Il lui reste sa golden retriever Daisy, son vieux pick-up, ses bières et sa Gran Torino Sport de 73, dont il a monté personnellement la colonne de direction au cours de ses trente années chez Ford. Et le curé local, qui le harcèle pour qu’il aille à confesse après avoir promis à feue sa femme de l’y amener.

Juste à côté, un lot de Hmong — ethnie originellement dispersée en Indochine, bande d’incultes — s’installe : une grand-mère très traditionaliste, une mère, un fille aînée à la langue bien pendue, Sue, et un fils cadet, Thao, étouffé par cette famille de femmes. Celui-ci est invité par une bande de loubards menée par son cousin. Sa première mission sera de voler la Gran Torino de Walt ; mais il rencontrera son bon vieux Garand et Walt foutra dehors la bande du cousin.

Envoyé expier sa faute, Thao se heurte au racisme du vétéran, mais sa mère l’impose : pendant une semaine, il sera au service de Walt, qui commence à se rendre compte qu’il a plus en commun avec ces vieilles traditionalistes Hmong qu’avec ses propres fils, bons Américains bien obèses qui ont soigneusement noyé leurs principes dans les billets verts.

Ouais, le « pitch » est un peu long. C’est que mine de rien, Clint fout plein de choses dans ce film. Il y a du conflit de générations, de l’évolution des traditions, de l’honneur, des flux migratoires, du choc linguistique, de l’incompréhension entre traditions différentes, du sort des vieilles gens, de l’origine des Américains (ces Américains qui rejettent les arrivants asiatiques mais se rappellent quotidiennement qu’ils sont Polonais, Italiens ou Irlandais), de l’art d’apprivoiser un ours (la bouffe, y’a que ça qui marche)… Et bien sûr la question centrale qui traîne dans une bonne partie de l’œuvre de Clint : la justice, la possibilité ou non de la rendre soi-même, la relation tendue entre honnêtes gens et gangs.

Cependant, Gran Torino n’a rien d’un bordel monstre comme en accouchent parfois les créateurs qui veulent créer une œuvre ultime. Clint a comme d’habitude su mêler tout cela avec élégance et retenue, il a comme d’habitude confié la photo à Tom Stern qui a, comme d’habitude, pondu un ensemble majeur, il a comme d’habitude trouvé des acteurs impeccables qu’il a superbement dirigés, et il a fait un truc extrêmement inhabituel : mouiller les yeux d’un troll. C’est pas la première fois qu’il essaie, il en était vraiment pas loin il y a quatre ans, ça y est, c’est fait. Merde alors.

Imaginez qu’un type ponde Honkytonk man, Le maître de guerre ou Les pleins pouvoirs. Vous vous diriez : ce type est un sacrément bon raconteur. Imaginez que le même vous sorte Jugé coupable, Mystic river et Million dollar baby. Vous vous diriez : ce mec est un génie.

Mais s’il fait de cela une habitude en vous offrant un Gran Torino, vous dites quoi ?

Moi, je sais ce que je dis : si les dieux sont immortels, tant mieux. Ça devrait laisser à Clint une petite éternité pour continuer à nous pondre chef-d’œuvre sur chef-d’œuvre.