Tu peux compter sur moi

de Kenneth Lonergan, 2001, **

Il est un genre clas­sique, indé­mo­dable, constant du ciné­ma amé­ri­cain : le road movie. Le road movie décrit l’immensité de ce pays gigan­tesque, il raconte com­ment des rou­tards (hip­pies, zazous, colons ou simples tra­vailleurs iti­né­rants) tracent la route, de New York à LA et d’Anchorage à Houston. Il raconte des ren­contres aléa­toires, le mou­ve­ment per­pé­tuel, et bien sou­vent une cer­taine quête d’un idéal liber­taire.

Mais sur­tout, le road movie raconte presque sys­té­ma­ti­que­ment la ren­contre entre deux mondes : celui du rou­tard et l’autre, celui des séden­taires. Ça peut bien se pas­ser, comme dans le magni­fique Honkytonk man de Clint Eastwood, ça peut être une catas­trophe, comme dans le dra­ma­tique Easy rider de Dennis Hopper. Mais un road movie suit un rou­tard, ou plu­sieurs, et les confronte à l’immobilité des séden­taires, que l’on va bien sou­vent for­cer à prendre la route à leur tour. C’est le neveu, le frère, l’avocat, l’inconnu qui se retrouve mobile sans rien y com­prendre, sans que rien dans sa vie ne l’ait pré­des­ti­né à quit­ter sa petite vie bien ran­gée.

Si je rap­pelle cela, c’est parce que, curieu­se­ment, ce Tu peux comp­ter sur moi est indis­so­ciable du road movie : il en est l’exacte anti­thèse.

Tu peux comp­ter sur moi suit Samantha, mère de famille divor­cée, qui tra­vaille dans la banque du pate­lin où elle est née, habite la mai­son héri­tée de ses parents, passe au temple tous les dimanches… Samantha est très exac­te­ment le contraire d’un rou­tard. Plus que dans la séden­ta­ri­té, elle fait dans l’immobilisme. Sa vie est éter­nelle, en quelque sorte, en cela que rien n’y chan­ge­ra jamais.

Mais son frère Terry, lui, est rou­tard. Le vrai, le pur, celui qui a besoin de bou­ger dès qu’il a un dol­lar en poche et ne peut s’arrêter plus de quelques heures. Celui qui a lu et digé­ré Sur la route et a fait sien ce mode de vie où, au maxi­mum, on anti­cipe jusqu’au pro­chain arrêt de bus.

Et le jour où il doit se retrou­ver chez sa sœur, la ren­contre clas­sique entre ces deux mondes si dif­fé­rents est inver­sée. Ce n’est plus le séden­taire qui se retrouve pous­sé sur la route dans un road movie, c’est le rou­tard qui se retrouve coin­cé à la mai­son dans ce qu’on pour­rait appe­ler un « home movie ».

Et fina­le­ment, c’est sans doute là le grand inté­rêt de ce film : que peut-il adve­nir lorsqu’un nomade per­pé­tuel se retrouve à dor­mir plu­sieurs nuits dans le même lit, entre les mêmes murs, qui plus est ceux de son enfance ? Dans les road movies, la seule chose sus­cep­tible d’arrêter dura­ble­ment un rou­tard, c’est la pri­son. Et, fina­le­ment, quelque part… ici aus­si.

Hélas, le gros pro­blème de ce film, par ailleurs très bien réa­li­sé (quoi qu’un peu lon­guet, notam­ment la pre­mière demi-heure), doué de dia­logues per­cu­tants et par­fai­te­ment inter­pré­té, c’est que, à coté de cet anti-road movie qui ren­verse habi­le­ment le point de vue ordi­naire du ciné­ma amé­ri­cain, on a pas mal de gui­mauve assez écœu­rante avec de l’amour et des sen­ti­ments qui, en enchaî­nant les scènes lentes et assez cari­ca­tu­rales, laisse au spec­ta­teur l’impression de s’être pas mal emmer­dé.

Finalement, c’est donc un film plus inté­res­sant par les pers­pec­tives qu’il ouvre que par ses qua­li­té ciné­ma­to­gra­phiques.

(Ce qui lui vaut d’être le tout pre­mier dans la caté­go­rie **, vous savez, les films qui font vague­ment chier sans même réus­sir à être mau­vais.)

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