Irresistible
|de Jon Stewart, 2020, ****
Être conseiller politique démocrate, c’est pas toujours facile. En novembre 2016, Gary s’est pris la baffe de sa vie : sa candidate remporte plus de voix que son opposant, mais le poids démesuré de quelques « red States » du Midwest donne la victoire à celui-ci — un certain Donald Trump. Pire : les démocrates ont perdu le Wisconsin, « blue State » depuis trois décennies… Le constat est sans appel : le parti doit apprendre à parler aux cons, pardon, je voulais dire aux électeurs ruraux, bien sûr que je respecte les bouseux, enfin !
Et voilà qu’une vidéo surgit sur Youtube. Un fermier, ancien colonel des Marines, qui sent bon le redneck du Wisconsin, interpelle le maire de son bled à quelques mois d’une élection. Il parle de solidarité, de soutien aux citoyens en difficulté, de service public, d’être le gardien de son frère et autres références religieuses. « Ce type est démocrate, mais il ne le sait pas encore. » Gary fonce, avec une idée simple : soutenir l’élection de ce Jack Hastings face au maire sortant et, par tant, racheter au Parti démocrate une image auprès des péquenots, euh, désolé, des Américains simples et travailleurs.

Commençons par la grosse faiblesse du film : oui, çà et là, c’est de la propagande gauchiste (selon les standards américains), et ce malgré une volonté visible de rester assez neutre et de dénoncer les travers du Parti démocrate — ce gang de bouffeurs de tofu bien-pensants et inclusifs qui aiment et respectent tant les gens mais qui se voient comme une élite et que ça gêne profondément de marcher dans la boue.
On peut pas non plus dire que le scénario soit subtil : malgré son petit coup de théâtre dans la seconde mi-temps, il reste très démonstratif et joue sa partition cliché contre cliché plutôt que de réellement chercher à désamorcer les idées reçues. Il a naturellement plus de sympathie pour les ruraux que pour les élites de New York, Los Angeles, San Francisco, Chicago et peut-être quelques quartiers de Dallas, mais même lorsqu’il tente de montrer que péquenot ne veut pas dire inculte, il tombe dans un autre poncif : la fille de la campagne, qui y est retournée après avoir fait ses études à la ville et qui du coup est plus maligne que ses aînés — un cliché tellement courant que John Lasseter a construit tout le personnage de Sally dessus dans Cars. Et certaines séquences sont grossières et/ou exagérées, Steve Carell faisant parfois son numéro en roue libre.

Dit comme ça, ça paraît pas génial. Mais c’est pas vraiment l’intérêt d’Irresistible1, qui compte plutôt faire sourire en poussant à son terme la logique des appareils de communication des partis politiques américains. Un peu maladroit malgré ses bonnes intentions dans la partie « bouseux vs snobs », il est plus efficace et franchement intéressant lorsqu’il joue la carte « voici comment fonctionne une campagne électorale », surtout quand il prend deux minutes pour explorer les mécanismes du détournement de fonds parfaitement légal permis par les montages des associations de financement. La force du film, c’est de montrer concrètement les délires de ce système, pourri par la campagne permanente (les élections présidentielles alternant avec les « mid-terms » et une multitude de scrutins locaux), la frénésie médiatique et les budgets faramineux déversés en publicité.
Il y a ainsi quelques scènes certes pas subtiles mais puissantes, comme celle où le colonel demande à un parterre de démocrates new-yorkais pourquoi il est là, à quémander du budget de campagne, au lieu d’être dans sa commune à travailler pour le bien des citoyens. En passant, quelques piques tapent juste sur d’autres aspects de la société, par exemple lorsque Gary fait des avances à Diana ou quand Tina peaufine la publicité ciblée pour ce quartier où habitent de nombreuses femmes célibataires.

Bien entendu, vu de France, on pourrait être tenté de le voir comme un pamphlet contre le système électoral américain, ah, ah, ils sont vraiment nuls ces yankees. Évitons. Parce que si on réfléchit au système électoral français… Si on regarde, je sais pas, moi, comment Hénin-Beaumont est brusquement devenue le centre de la vie médiatico-électorale française durant les municipales de 2014, ou comment fonctionne le financement des micropartis2… Si on observe nos propres élites tâter le cul des vaches au début des années d’élections…
Oui, on pourrait faire exactement le même film en France.
En résumant, Irresistible n’est certainement pas un chef-d’œuvre, mais c’est un film entraînant et parfois édifiant, qui enfonce quelques portes ouvertes mais rappelle des fondamentaux importants. Son petit retournement est plutôt bien amené et les acteurs jouent leur partition sans surprise, mais efficacement (avec un peu de cabotinage excessif pour Carell, évidemment). Sans être féroce ni véritablement jubilatoire, c’est une petite comédie réussie.