The imitation game

de Morten Tyldum, 2014, ****

Je vais pas vous faire l’injure de vous expli­quer ce qu’est le jeu d’imitation, vous vous sou­ve­nez évi­dem­ment de mon billet du prin­temps der­nier. Mais ras­su­rez-vous : ce n’est pas le sujet de The imi­ta­tion game, film qui raconte plu­tôt une ver­sion plus ou moins his­to­rique de la vie de son créa­teur, Alan Turing. Alan Turing, mathé­ma­ti­cien connu dès l’université pour avoir lar­ge­ment expli­qué le concept de machine pro­gram­mable sui­vant un algo­rithme ; Alan Turing, qui fut l’un des membres essen­tiels de l’équipe qui « cas­sa » les codes Enigma pen­dant la Seconde guerre mon­diale ; Alan Turing, vic­time emblé­ma­tique des per­sé­cu­tions dont les homo­sexuels pou­vaient être la cible au Royaume-Uni dans les années 50.

Le bio­pic est un genre spé­ci­fique qui com­porte deux grands risques : l’hagiographie et l’imprécision. Par exemple, Invictus nous pro­pose des per­son­nages tel­le­ment grands et géné­reux qu’ils en perdent toute huma­ni­té.

The imi­ta­tion game, lui, ne fait pas dans l’hagiographie. Turing est limite autiste, hau­tain, arro­gant et dépour­vu du moindre sens des conven­tions sociales ; en fait, on a l’impression de revoir Sherlock Holmes inter­pré­té par le même Benedict Cumberbatch, avec le même génie tech­nique et le même mépris humain. S’il évite le pre­mier écueil, le film tombe en revanche par­fois bru­ta­le­ment dans l’attentat his­to­rique, en niant le tra­vail des cen­taines de cryp­to­graphes qui tra­vaillaient sur Enigma avant Turing (les « bombes cryp­to­lo­giques » sur les­quelles il a basé son tra­vail ne sont même pas évo­quées), en inven­tant une riva­li­té entre Alan Turing et Hugh Alexander, ou en trai­tant très bizar­re­ment Joan Clarke — curieu­se­ment réduite à un rôle d’alibi semi-roman­tique.

Cela n’empêche : c’est une his­toire bien menée, plu­tôt bien jouée (Keira Knightley a tout de même une paire de tics éner­vants, sur­tout dans ses pre­mières scènes), écrite et réa­li­sée avec soin. Pour qui peut oublier ce qu’il sait sur Alan Turing et ses cama­rades, le film révèle un mélange assez sub­til de ten­dresse et de dure­té, tant pour ses per­son­nages que pour les évé­ne­ments, et il com­porte quelques scènes par­ti­cu­liè­re­ment tou­chantes ; je pense notam­ment à celle où le per­son­nage cen­tral observe avec incom­pré­hen­sion un homme et une femme flir­tant dans un bar, dans un lan­gage chif­fré infi­ni­ment plus com­plexe que l’Enigma de la Kriegsmarine. Dans l’ensemble, c’est donc un très bon film, une belle fic­tion ; c’est juste pas vrai­ment un bio­pic.

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