Sils Maria
|d’Olivier Assayas, 2014, ****
Elle a la bonne quarantaine, elle a pris la tête de l’entreprise familiale et doit assurer son développement malgré les doutes des cadres. Elle a la petite vingtaine et prend son premier poste dans une entreprise. Et peu à peu, la vieille va se laisser fasciner par la jeune, qui va se jouer ouvertement d’elle pour gagner des promotions indues. Finalement, la jeune plaquera sa patronne-maîtresse, la laissant dans la débâcle de son entreprise, aux portes du suicide.
Ça n’est pas l’histoire de Sils Maria¹. Non, ça, c’est l’histoire de Maloja snake, une pièce qui, dans les années 80, a lancé la carrière de Maria, une jeune actrice aux dents longues. Restée très proche de son auteur pendant deux décennies, elle accepte après la mort de celui-ci de participer à un nouveau montage de la pièce, en passant de l’autre côté du miroir : elle interprétera cette fois la patronne suicidaire. Et en attendant les répétitions avec Jo-Ann, la jeune star américaine qui reprendra son ancien personnage, Maria va préparer son nouveau rôle avec son assistante, dans la maison désertée de l’auteur.
La bande-annonce et le synopsis sont très honnêtes : c’est l’histoire d’une actrice, espèce de femme qui reste toujours jeune, confrontée brutalement à son âge et à la jeunesse d’une apprentie actrice arriviste. À travers le rapport entre Maria et Jo-Ann, c’est bien évidemment le rapport entre Maria-jeune et Maria-vingt ans après qui est exploré. Maria, son expérience, son refus de vieillir ou son acceptation de la réalité.
Mais la bande-annonce et le synopsis sont également très menteurs : l’enjeu central n’est vraiment pas la confrontation entre les deux actrices. En fait, les fantômes de Maria sont tout autant le dramaturge disparu, les Alpes suisses dans lesquelles elle s’installe brièvement, sa vie parisienne en déliquescence et la relation tour à tour maternelle, amicale et sexuellement ambiguë qu’elle entretient avec sa jeune assistante. Or, c’est là que le film prend toute son ampleur, en donnant à Maria un rôle beaucoup plus complexe que la simple question de son âge.
Si quelques extérieurs sont sympathiques, le film est graphiquement assez ordinaire, la mise en scène est parfois un peu théâtrale et le montage est inégal çà et là — en particulier sur la fin, où l’on a un peu l’impression que des coupes sèches ont été faites pour ne pas dépasser deux heures.
Mais.

Mais putain, ces actrices ! Le duo Binoche-Stewart fonctionne à fond, le scénario réservant à celle-ci comme à celle-là quelques clins d’œil à leurs propres carrières, et elles portent totalement le film. Le duo Binoche-Zischler vaut également le détour, entre tension sexuelle décennale, respect professionnel et mépris humain, et dans l’ensemble la prestation de Binoche mérite à elle seule de voir le film.
Dégoût, affection, nostalgie, passion, lassitude, il y a de tout dans ces acteurs qui jouent des gens de scène. L’ensemble en devient très, très fort, et ce film plein d’espoirs et de déceptions fait finalement plus que s’intéresser au temps qui passe ou à la jeunesse pas si éternelle des êtres de pellicule. C’est l’histoire des rapports entre acteurs, scénaristes et réalisateurs, des troubles, des doutes et des fantômes qui les hantent, des espoirs des jeunes et des regrets des vieux. Bref, c’est l’expérience humaine, variée, mal fichue et bordélique.
¹ Qui devrait plutôt s’appeler Les nuages de Sils Maria, vu que le titre original est Clouds of Sils Maria et que les nuages ont bel et bien une importance dans le développement des personnages. C’est la première fois que je trouve quelque chose à redire à la traduction du titre d’un film français, je sais pas si je dois m’en réjouir.