GTO

de Naoyasu Hanyu et Noriyuki Abe, 1999, ****

Ryōko Sakurai a un pro­blème. Dans le col­lège qu’elle dirige, une classe, la troi­siè­me¹ 4, est connue pour être par­ti­cu­liè­re­ment ingé­rable : pour une rai­son mys­té­rieuse, ces élèves se sont una­ni­me­ment ligués contre les profs. Rébellion et injures sont leur ordi­naire, et leurs ensei­gnants dépriment, jettent l’éponge voire se sui­cident les uns après les autres.

Aussi, lorsque se pré­sente devant elle un aspi­rant pro­fes­seur, Eikichi Onizuka, elle tente une expé­rience : ce type bizarre devien­dra le prof prin­ci­pal de la 3è 4. Onizuka est déco­lo­ré, porte une boucle d’oreille, est un ancien chef de bande de lou­bards, a un carac­tère san­guin et pué­ril, n’a eu son diplôme que de jus­tesse et semble n’en pas savoir beau­coup plus que ses élèves, mais. Mais il est jeune, parle comme un col­lé­gien, n’est pas du genre à se croire supé­rieur à ses élèves, impres­sionne phy­si­que­ment (il est deuxième dan de karate) et sur­tout, aus­si bas de pla­fond soit-il, il ira jusqu’au bout pour sa bande — par­don, pour sa classe. De quoi, peut-être, rendre à ces élèves trau­ma­ti­sés un peu de confiance envers les adultes… De quoi deve­nir le prof génial, le « great tea­cher Onizuka», qu’il leur faut ?

Éloge de l’anti-conformisme, GTO est une série com­plè­te­ment bar­rée, qui traite de thé­ma­tiques par­fois extrê­me­ment dif­fi­ciles, mais sans avoir l’air d’y tou­cher, en recy­clant le sujet sous un axe comique ou absurde. Ou pas : quand Fuyutsuki, prof de lettres, est pous­sée à bout par ses élèves au point de quit­ter l’établissement pour se res­sour­cer près de chez elle et réflé­chir à sa voca­tion, la nar­ra­tion devient plus sobre, tou­chante, poé­ti­que­ment dépres­sive, et ne rede­vient ridi­cu­le­ment déca­lée que lorsqu’elle remonte la pente (et qu’Onizuka se retrouve sur une barque qui coule à deux mètres d’un pon­ton).

GTO touche aus­si de manière récur­rente à la rup­ture pro­fonde entre pro­fes­seurs d’un sys­tème édu­ca­tif rigide cen­tré sur l’accumulation de connais­sances et élèves vivant dans un monde plus ouvert et aspi­rant à être trai­tés en êtres doués de rai­son. Les ado­les­cents mani­festent ain­si un rejet pro­fond et vis­cé­ral des adultes, aggra­vé par une tra­hi­son d’un des rares pro­fes­seurs à avoir gagné leur confiance — ce reproche, récur­rent, n’est expli­qué dans toute sa dimen­sion qu’à la toute fin de la série —, et poussent très loin le bou­chon pour s’en débar­ras­ser : attaques directes, phy­siques ou morales, mon­tages et dif­fa­ma­tion, voire même… tra­vail : qua­li­fiée de « ter­ro­riste » par les pro­fes­seurs, Urumi Kanzaki pro­fite de son intel­li­gence excep­tion­nelle, étu­die en avance, connaît mieux qu’eux tous les sujets qu’ils abordent en classe et relève sys­té­ma­ti­que­ment la moindre approxi­ma­tion ; et que faire contre une élève tou­jours polie, qui a tou­jours rai­son mais qui n’est là que pour vous pour­rir la vie en vous fai­sant poli­ment pas­ser pour un incom­pé­tent ?²

GTO n’est pas pour autant dépour­vu de cer­taines valeurs. Le cou­rage, l’altruisme, le fait de prendre des risques pour les autres sont au cœur de l’histoire, Onizuka ne réflé­chis­sant jamais beau­coup avant de plon­ger — que ce soit pour faire une conne­rie ou pour aider un élève.

Le res­pect de l’éthique et de la parole don­née est éga­le­ment cen­tral : une pro­messe, c’est une pro­messe, et l’on doit s’y tenir quoi qu’il en coûte ; et si un pro­fes­seur doit pro­té­ger ses élèves, alors il doit le faire sans hési­ter et jusqu’au bout. Pour résu­mer, pre­nons un dia­logue entre élèves :

— Je suis tom­bée du toit, et tu ne devi­ne­ras jamais com­ment il a réagi…

— Ben, il a sau­té dans le vide pour te rat­tra­per, non ?

(incré­dule : ) Oui, exac­te­ment.

— Ben oui, c’est un mec comme ça.

Pourtant, fon­da­men­ta­le­ment, GTO est une comé­die. Les thèmes les plus sor­dides sont abor­dés, mais les carac­tères variés et sou­vent bas de pla­fond des dif­fé­rents per­son­nages, les des­truc­tions plus ou moins acci­den­telles de maté­riel et de per­son­nel, les réac­tions débiles de Tomoko Nomura (alias « Tomoconne«³ pour ses cama­rades), tout cela fait de GTO une série où l’on rit beau­coup.

Les frasques d’Onizuka sont évi­dem­ment au centre du comique : égo­cen­trique, n’ayant jamais peur du ridi­cule, sou­vent d’une stu­pi­di­té rare, obsé­dé sexuel au der­nier degré (la pre­mière rai­son pour laquelle il vou­lait être prof était de dra­guer ses élèves), l’ex-loubard peine un peu à s’intégrer dans l’environnement édu­ca­tif. La Toyota Cresta du prin­ci­pal-adjoint en fait plu­sieurs fois les frais, quand ce n’est pas le prin­ci­pal-adjoint lui-même : dès leur pre­mière ren­contre, Onizuka lui fait fer­mer sa gueule en lui appli­quant un très élé­gant retour­né de catch, « pour évi­ter qu’il se fasse démo­lir par les autres ». D’autres en prennent aus­si pour leur grade, comme le prof de sport, vague­ment per­vers, qui sert de cible aux fusées à eau qu’Onizuka montre à ses élèves… L’enthousiasme pué­ril de celui-ci l’entraîne par­fois dans des plans débiles (comme emme­ner ses élèves « étu­dier les œufs de tor­tue » dans l’espoir de trou­ver un tré­sor dis­pa­ru depuis des siècles), qui se retournent géné­ra­le­ment contre lui de manière assez bru­tale, et ses réac­tions face à cer­taines situa­tions sont au-delà des cri­tères éta­blis en matière de conne­rie — par exemple, si une élève ne réagit plus après un acci­dent, il com­mence à l’enterrer avant de véri­fier si elle res­pire.

Dans l’ensemble, GTO est une série ryth­mée, atta­chante, hila­rante ou émou­vante, dont la prin­ci­pale fai­blesse est un des­sin variable où l’on ne recon­naît pas for­cé­ment les per­son­nages lorsqu’ils mani­festent des émo­tions pous­sées.

¹ Le sys­tème japo­nais compte six ans de pri­maire, puis trois ans de col­lège et trois ans de lycée, au lieu de cinq, quatre et trois dans le sys­tème fran­çais. La troi­sième année de col­lège cor­res­pond donc à la qua­trième année chez nous, soit la classe de troi­sième en France (puisqu’on est les seuls de la pla­nète à comp­ter les années qui séparent du bac au lieu de numé­ro­ter dans l’ordre…).

² J’en connais plu­sieurs qui l’ont fait en vrai, et ça marche plu­tôt très bien. Par contre, on peut se retrou­ver curieu­se­ment avec des moyennes bizarres, genre 10 en anglais en étant anglo­phone semi-native ou 5 en phi­lo en étant le seul de la classe à avoir lu les bou­quins conseillés.

³ « Toroko » en VO, « toroi » signi­fiant « stu­pide ».

Voir aussi :