Angela, 15 ans
de Winnie Holzman, 1994, ****
Angela a quinze ans (je sais, vu le titre, ça fait un choc). Aînée d’une famille aisée et bien rangée, elle commence à se demander ce qu’il y a au-delà de sa « prétendue vie » 1 : sur un coup de tête, elle se teint les cheveux en rouge cuivré et commence à fréquenter Rayanne, une élève agitée, extravertie et impulsive qui boit de l’alcool et sort en boîte de nuit (ou du moins essaie), ainsi que Rickie, un camarade introverti plus à l’aise avec les filles qu’avec les garçons. Pendant six mois, la série va suivre leurs vies, leurs difficultés, leurs coups de cœur et leurs coups de gueule, en présentant progressivement l’ensemble de la vie au lycée, des familles très différentes des uns et des autres, ainsi que diverses intrigues touchant des personnages secondaires – allant jusqu’aux questions de reconversion professionnelle, bien loin des angoisses et des émois adolescents.
Évidemment, j’avais vu un épisode d’Angela, 15 ans quand j’avais quinze ans. C’était l’histoire d’une courge amoureuse d’un beau gosse fat et prétentieux, ça n’avait pas l’air de parler d’autre chose que de leurs amourettes stupides, et la petite peste avec qui l’héroïne traînait était caricaturale et super énervante. Donc voilà, j’en avais jamais vu un deuxième épisode.
Trente ans plus tard, la série revient de temps en temps dans les conversations comme un truc génial et révélateur pour certaines femmes de ma génération. De plus, la critique continue à ne pas tarir d’éloges et le producteur Alan Poul a fait toute une carrière de choix assez remarquables et parfois osés (Six pieds sous terre, c’est lui, Tales of the city aussi, et il a bossé sur The newsroom en passant). Donc je me dis que je suis sûrement passé à côté de quelque chose et je reprends la série dans l’ordre.

Et donc en fait, j’étais sans doute mal tombé. Parce que pour être franc, certains épisodes m’ont éveillé la même sensation qu’à l’époque : des amourettes niaiseuses emballées d’une voix off un peu relou et d’à-côtés sans lien apparent avec l’histoire principale. Le pilote en particulier n’est pas super fin, avec plein de clichés, le beau gosse mystérieux de service, et une fille au comportement digne de la fac égarée en classe de seconde.
Mais ce ne sont que deux ou trois épisodes sur dix-neuf. Les autres sont beaucoup plus variés, même si le fil rouge Angela — Jordan est régulièrement très pesant. Les clichés du premier épisode sont étudiés et approfondis au fil des suivants, au fur et à mesure qu’on découvre leurs racines, parfois avec quelques nouveaux poncifs (la mère de Rayanne), souvent avec une certaine finesse.
Et, contrairement à pas mal de séries de l’époque, Angela, 15 ans mêle intimement des problèmes sociaux parfois graves à sa trame tragi-comique. Bien sûr, d’autres séries évoquaient tour à tour des sujets graves ; par exemple, MacGyver parlait d’alcoolisme chez les ados. Mais c’était un épisode particulier. Ici, l’alcoolisme fait l’objet d’un arc narratif complet, initialement discret, qui met plusieurs épisodes à réellement se révéler et autant à se dénouer – ou pas. Idem pour l’illettrisme, qui permet de rendre un peu plus supportable un personnage et prépare une scène cyranesque à la foi ridicule et relativement comique, et surtout la « queerness » (désolé, on n’a pas vraiment d’équivalent en français) qui n’est pas juste une décoration pour donner un peu de couleur à un personnage, mais une vraie identité qui va prendre forme progressivement et avoir un impact majeur et dramatique sur l’intrigue des derniers épisodes. Faudra que je la revoie pour être sûr, mais en fait, à l’époque, je crois qu’il n’y avait que Les années collège pour traiter aussi sérieusement et régulièrement de sujets aussi dramatiques, sans se sentir obligée de coller un happy end pour épargner personnages et spectateurs. En ce sens, Angela, 15 ans est un véritable précurseur de séries comme Skins.

Il n’y a en fait qu’un épisode qui sort réellement du lot pour traiter son propre sujet, quitte à casser un peu la série : l’inévitable épisode de Noël (qui nous a valu quelques-uns des scripts les plus affligeants de l’histoire de la télévision américaine). Mais même là, Winnie Holzman parvient à tordre les prérequis d’un tel épisode pour raconter une histoire tragique sur la solitude et l’abandon avec un finale franchement amer, et elle en profite pour lancer un des fils rouges essentiels de la fin de série.
On pourrait avoir l’impression que c’est très tragique et, au fond, ça l’est. Mais comme la vie, Angela, 15 ans est faite de grands drames et de petits fous rires. Certaines séquences sont de la pure bouffonnerie, comme quand les ados tombent sur un jouet des parents.
Un point fort de l’écriture (qui m’avait pourtant énormément agacé quand j’avais vu un épisode à quinze ans), c’est la voix off. L’histoire est narrée du point de vue d’Angela, qui commente événements et réactions en cours de route. C’est prétentieux, intello, artificiel, tout ce qu’on veut, mais ça apporte parfois une vraie réflexion et un éclairage nouveau à l’action. Et surtout, les auteurs se permettent occasionnellement de prendre un autre point de vue, changeant alors de narrateur le temps d’un épisode. Cela permet à la fois de donner un contrepoint à la vision d’Angela et de mettre en lumière tel ou tel personnage secondaire.
C’est aussi un symptôme d’une écriture où chaque personnage a son importance, sa vie, ses buts, ses relations avec les autres. Celles-ci ne sont d’ailleurs pas forcément centrées sur Angela : je suis pas sûr qu’Hallie échange plus d’un mot avec elle. Même Tino, qui n’apparaît jamais à l’écran, finit par avoir un semblant de personnalité – on sait quelques petits trucs sur ce qu’il fait et ce qu’il veut faire.

Évidemment, en s’intéressant autant aux parents qu’aux ados, en passant autant de temps sur le nerd de service que sur l’héroïne désignée, en jouant autant sur la tragédie totale et sur l’aphorisme philosophique que sur la confrontation tendue et l’humour idiot, en traitant équitablement bluettes d’ados et questionnements existentiels, Winnie Holzman a pris un risque : celui de ne pas trouver son public. Angela, 15 ans a fait des audiences correctes dans l’ensemble, mais avec un mélange d’ados et d’adultes : la série a touché des gens de la lycéenne (la cible la plus évidente) aux parents de lycéens en passant par des étudiants.
Du coup, faute d’une audience clairement identifiée, ABC a choisi d’arrêter les frais dès la première saison, alors même que le dernier épisode semblait annoncer une suite. C’était l’hiver 1995, CompuServe et America Online commençaient à avoir un bon lot de clients et certains de ceux-ci ont utilisé les forums pour inciter les fans à écrire à ABC. L’expression « campagne Internet » n’était pas encore dans les mœurs, mais il semble qu’Angela, 15 ans ait été la première série à en faire l’objet – sans succès : l’annulation a été confirmée au printemps.
Il reste donc une saison unique d’une série originale, pas toujours grandiose quand on prend une séquence ou un épisode isolément, mais qui dessine par petites touches un portrait crédible d’un groupe d’ados, de leur lycée, de leurs parents et même de la société dans laquelle ils vivent.
- Titre original de la série : My so-called life.[↩]