Athos — au cœur de la patrouille de France
de Mathieu Giombini, 2026, ***
La première fois où j’ai vu la patrouille acrobatique de France (PAF pour les jargonneux du cru, plus connue du grand public sous le raccourci « patrouille de France »), c’était à Hyères en 2010. J’avais trouvé ça joli mais un peu long et monotone, certainement pas aussi impressionnant que la démo des Hornet de la VFA-105, pas aussi remarquable que celle du Harrier de la 9e escadrille, ou pour rester Français pas aussi dynamique que celle du Rafale Solo Display, pas aussi pointu que celle des Super Étendard1 ni aussi élégant que celle du Corsair. D’autres spectateurs m’avaient dit des trucs du style « mouais, c’est pas ouf, la présentation de la Guyot », commentaires évidemment justifiés par des considérations purement techniques et absolument pas par le fait que c’était la première fois que la personne qui commandait la patrouille n’avait pas de chromosome Y.

Les années suivantes, j’ai beaucoup revu la PAF. Et il y a eu des années plus dynamiques, d’autres plus molles, des présentations par beau temps, des présentations par mauvais temps, une présentation adaptée aux montagnes environnantes, et franchement, j’ai vite pris le pli : la démo de la PAF, c’est le bon moment pour changer la batterie de l’appareil photo, aller au stand de sandwichs ou de burgers le plus proche (il est désert à ce moment-là), filer à la librairie saluer les potes qui dédicacent… Ça n’avait rien à voir avec Guyot ou son doublon de chromosomes X : la « formule PAF », avec son indéboulonnable « ruban » où on passe patiemment en revue les trente-douze formations incontournables que le public attend, suivi pour ceux qui sont encore éveillés d’une phase plus variée mais elle aussi minée de figures incontournables qui pour certaines demandent une longue mise en place (on fait pas un cœur à 6 ou 8 avions comme ça hop au débotté), bah c’est toujours un peu la même chose.
Cette introduction un peu longue pour dire que je suis pas un fan absolu de la PAF, qui fait la présentation la moins intéressante de toutes les armées françaises. J’échange sans hésiter une démo parallèle de l’EVAA2 contre dix démos de la PAF. De plus, dès qu’il est question de celle-ci, j’ai dans la tête un petit carton de Loto des conneries qu’on entend à chaque commentaire, genre « le summum du pilotage », « les meilleurs pilotes du monde », « des trajectoires millimétrées », « le sommet de la voltige aérienne », « quelques centimètres les uns des autres », et je passe le temps en cochant mentalement les cases et en criant « quine » ou « carton plein » in petto.
Donc je partais pas « vendu » pour le film, même si des camarades (notamment photographes) m’ont dit qu’il était sublime.
Commençons donc par là : est-ce que c’est beau ?

Oui.
Mathieu Giombini a fait un boulot magnifique. Les prises de vue au sol sont tout à fait honnêtes, avec des détails étonnants (faites gaffe à la forme des reflets dans les yeux des pilotes lors des interviews face caméra). Et dès que ça vole, c’est ahurissant. Vous vous souvenez de la claque que vous avez prise en voyant les images des Chevaliers du ciel ? Bah là, on est au même niveau de beauté, sauf que c’est un documentaire. Pour un plan où les plus maniaques noteront une mise au point perfectible, il y en a dix où même les pires pinailleurs resteront sur le cul. On a énormément d’images « air to air », déjà inhabituelles quand on montre des formations en pleine séance de voltige, mais en plus avec une qualité remarquable. Qu’on soit devant le mont Ventoux ou à Solenzara, dans un aéronef d’accompagnement ou dans les Alphajet eux-mêmes, toutes les images sont vraiment réussies. Giombini a aussi saupoudré son documentaire de clins d’œil à certains films de fiction aéronautique très appréciés des amateurs (notamment un vieux Tony Scott oublié), ce qui est toujours bienvenu.
J’ai juste un petit regret, et vraiment là c’est pour gagner mes galons de maréchal dans l’armée des pinailleurs : il y a une paire de plans coupes mal montés, où on a des gros plans d’avions volets sortis alors qu’ils sont en lisse dans les plans précédent et suivant. C’est pas très grave, j’imagine que ces gros plans ont dû être réalisés depuis un appareil relativement lent (je mets une pièce sur le Bronco montilien, plate-forme préférée d’un bon paquet de photographes) et que du coup les Alphajet avaient sorti les volets pour éviter que les moignons qui leur servent d’ailes décrochent, et je pense qu’on est douze en France à pouvoir être gênés par un détail de ce niveau.
Mais un documentaire, ce n’est pas que des images, aussi belles soient-elles — sinon, ça s’appelle un diaporama. Dans un documentaire, on présente, on explique, on narre. Et c’est clairement là que le bilan est plus mitigé.

Le bon côté, c’est que Giombini s’est vraiment attaché aux humains. Pilotes, pétafs, logisticiens, on voit bien toute la foule en combinaison verte mobilisée pour que les neuf habillés d’azur fassent des ronds dans le ciel. Le film est centré sur les pilotes de la PAF, mais présente aussi leur entourage et notamment leurs relations avec leurs mécanos. Il détaille aussi tout le processus qui permet d’intégrer les nouveaux venus (la PAF est une des rares patrouilles acrobatiques dont le personnel tourne tous les ans, par tiers), de préparer un programme en répétant des figures, puis en les assemblant, ainsi que les étapes marquantes du parcours, qui dure environ six mois quand tout va bien.
L’autre bon côté, c’est qu’il parle aussi de ce qui se passe quand tout ne va pas bien. On évoque à plusieurs reprises les conséquences psychologiques, physiologiques et techniques de la collision du 25 mars 2025, qui a coûté trois cravates à Martin-Baker3. Soit dit en passant, j’avais regardé des dizaines de vidéos sous à peu près tous les angles, mais le film présente sans doute les images les plus claires que j’ai vues. Les personnes concernées (c’est-à-dire tout le monde, de l’observateur du point central au responsable de la base de Salon en passant par les éjectés et leurs équipiers) expliquent comment ils l’ont vécu, souvent à la façon habituelle des aviateurs : on commence par le déroulé des faits, et ensuite seulement on passe au ressenti — de la peur d’avoir perdu des potes à l’incompréhension de ce qui vient d’arriver en passant par la nécessité de se reconcentrer pour se poser sans casse supplémentaire.
On évoque aussi des points auxquels on ne pense pas spontanément, comme l’effet psychologique de « casser le rythme » quand, littéralement du jour au lendemain, on reste tous au sol le temps d’écarter l’hypothèse d’un problème technique qui pourrait se reproduire. On voit enfin, quelques semaines après la reprise des vols, le choc que cela fait quand un pilote interrompt une répétition après un incident sans gravité. Il le dit en plaisantant, mais quand le leader lâche « quand j’ai entendu “on arrête”, j’ai jeté un œil en bas à droite pour voir s’il y avait des flammes », on sent que ça l’a vraiment marqué.

En revanche, on peut regretter le manque d’explications sur certains trucs. Juste après l’accident, on nous dit que les Athos 2 et 8 se sont percutés. Mais comme à aucun moment on n’a expliqué les positions dans la formation, le spectateur qui n’est pas expert de la PAF n’a aucune idée de ce que ça veut dire. Bien sûr, on a eu l’image, mais si on n’a pas l’habitude de suivre des avions en patrouille, on ne voit pas ce qu’il se passe au premier coup d’œil. C’est d’autant plus dommage qu’à côté de ça, certains trucs sont très bien expliqués : je pense que même sans rien y connaître, on comprendra parfaitement pourquoi le pilote d’Athos 8 a été beaucoup plus sérieusement blessé que les deux autres éjectés.
Et puis, évidemment, il faut être conscient qu’Athos — au cœur de la patrouille de France n’est pas un documentaire neutre. Il a été réalisé avec le concours exprès de l’Armée de l’Air et de l’Espace, et la moindre virgule a été validée par son service de communication. Quand les pilotes expliquent qu’ils ont contacté les anciens pour échanger sur l’accident avec des gens qui avaient déjà vécu ça, on ne vous présentera évidemment pas les accidents précédents. Quand le leader craint la fin de la PAF, on n’expliquera pas que c’est un vrai sujet, les Alphajet étant en fin de vie et l’AAE n’ayant aucun appareil susceptible de le remplacer. La PAF est une arme de propagande ; c’est même la principale arme de propagande de l’armée française, ex æquo avec le 14 juillet (qu’elle ouvre traditionnellement). Un film réalisé sur elle, avec elle, pour elle a évidemment lui aussi un côté propagandiste. Répétons-le : ceci n’est pas un reproche, c’est normal et naturel, c’est un effet inévitable du contexte dans lequel cette œuvre a été réalisée. On ne peut pas en même temps louer la beauté des images et critiquer l’aspect publicitaire du film : ce sont deux faces de la même pièce. C’est du fait de la participation de l’AAE que ces séquences sublimes ont été possibles, c’est du fait de la participation de l’AAE qu’on évite les sujets qui fâchent. Il faut juste, en tant que spectateur, en être conscient et penser à ce que le documentaire ne dit pas.

En fait, si quelque chose est surprenant dans ce domaine, c’est pas que le film ressemble à un outil de propagande, c’est que l’AAE ait permis à ses employés de parler aussi longuement et aussi franchement de l’impact de l’accident.
J’en profite pour une bonne pique à l’égard du collègue de Télérama, qui écrit : « Quant aux raisons de la collision accidentelle de deux Alpha Jet lors d’un entraînement : secret défense. »
Il n’y a aucun secret défense là-dedans. Le BEA‑É4 a publié des rapports sur des sujets beaucoup plus sensibles que ça, et ça fait au moins trente ans qu’il n’y a plus un seul élément de l’Alphajet sous secret défense. Mais une enquête sur un accident « simple », ça prend un an5, et là, il y a huit avions impliqués, deux détruits, des dégâts au sol, de vraies questions relatives à la survie des occupants, des choses qui pourraient se produire avec n’importe quels appareils, donc énormément de paramètres à analyser et à décortiquer. Personne, vraiment personne qui ait une vague idée de ce qu’est un avion n’attend l’analyse de cet accident avant la fin de l’année, et personne ne serait vraiment surpris qu’il faille attendre 2027. Faut rien y connaître et manquer singulièrement de curiosité (LE péché mortel pour un journaliste) pour imaginer que les causes de cet accident soient, à l’heure actuelle, connues et planquées par l’armée.

J’en étais là concernant cette critique avant de voir le film, mais une séquence de celui-ci a aggravé les choses : le leader explique posément qu’immédiatement après l’accident, il y a trois enquêtes qui démarrent, celle de la gendarmerie des transports aériens, celle du BEA‑É et celle de l’armée. Il faut vraiment pas avoir deux neurones (ou avoir une mauvaise foi en béton armé) pour ne pas comprendre que si on n’en parle pas plus, c’est que ces enquêtes sont toujours en cours lorsque le film sort de la salle de montage.
Bien, fin de la parenthèse sur ce pauvre téléramiste, revenons à Athos.
J’ai commencé par les bons points, j’ai parlé des points qui m’ont laissé un sentiment mitigé, il est temps de parler du vrai point noir, celui qui m’a gâché certaines séquences : cette. putain. de. musique.
Sérieusement, y’a TOUT LE TEMPS du bruit. Y’a pas une seconde pour se reposer les oreilles, la musique est aussi forte que les dialogues, elle envahit toutes les scènes de vol où il n’y a pas de voix off, ça empêche vraiment d’en profiter. C’est insupportable. J’espère que sur le Blu-Ray et en VOD, il y aura une piste audio sans musique, ça permettrait au film gagner directement une étoile.

À l’heure du bilan, j’avoue être un peu déçu. Oui, les images sont magnifiques, oui, certaines séquences sont de véritables prouesses de prise de vue, oui, on comprend bien qui sont ces pilotes, leur mentalité et leurs objectifs, oui, le processus qui mène la PAF d’un commandement à un autre en intégrant de nouveaux pilotes, en les formant et en recréant un programme chaque année est parfaitement montré, oui, les conséquences d’un accident grave sont présentées sans détour. Mais certaines explications manquent pour mieux comprendre quelques détails, les interviews sont (sans surprise) très cadrées, et l’ensemble ne cherche jamais à s’élever au-dessus de son statut naturel de clip de recrutement. Et, surtout, une musique aussi subtile que le coup de pied au cul d’un Martin-Baker Mk 10 pourrit les plus belles séquences. On passe donc un bon moment, on en prend plein les yeux, ça doit être encore plus beau sur un vrai grand écran (même s’il y a bien pire que la salle 6 du CGR d’Angoulême), mais il faut penser aux boules Quiès.
- Qui restent les seuls avions que j’ai vus présenter un ravitaillement en vol avec une perche réellement au fond du panier, à genre 100 m de hauteur dans les turbulences d’une belle journée de juin en bord de mer, ces types sont dingues.[↩]
- Équipe de voltige de l’Armée de l’Air.[↩]
- Premier fabricant de sièges éjectables au monde, il offre une cravate, un diplôme et quelques goodies à chaque pilote sorti vivant d’un avion en perdition sur un de ses sièges. On a passé les 7800 cravates.[↩]
- Bureau enquêtes accidents pour la sécurité de l’aéronautique d’État, chargé notamment des événements concernant les aéronefs militaires.[↩]
- Actuellement, un seul rapport sur les accidents d’aéronefs d’État de 2025 a été publié, ça a pris six mois pour le rédiger et le valider alors que c’est l’incident le plus simple imaginable : le pilote a appuyé sur le bouton à côté de la commande qu’il visait. Et c’est pas spécifique au BEA‑É : le BEA « tout court », dédié à l’aviation civile, a publié aujourd’hui même le rapport d’un abordage avion-parapente survenu le 21 janvier 2025. Grosso modo un an, c’est tout simplement le délai incompressible pour traiter un événement pas trop compliqué.[↩]