Bel-Air

de Morgan Cooper, Malcolm Spellman, TJ Brady, Rasheed Newson, Andy Borowitz et Susan Borowitz, 2022–2025, ****

Vous connais­sez le concept de remake ? Il est très varié, en fait. Ça va de la copie plan par plan à la très, très vague ins­pi­ra­tion (admi­nis­tra­ti­ve­ment, Y a‑t-il un pilote dans l’a­vion ? peut être consi­dé­ré comme un remake de À l’heure zéro, ses auteurs ayant ache­té les droits d’a­dap­ta­tion). Et, sou­vent, on reprend les per­son­nages et la trame d’une œuvre et on les place dans un contexte plus moderne pour par­ler à un nou­veau public sans se fatiguer.

Bel-Air est un remake. Mais un remake dif­fi­cile à clas­ser : il va de la copie plan par plan à la très, très vague ins­pi­ra­tion en pas­sant par la moder­ni­sa­tion. Il s’a­git, sur­tout, d’un chan­ge­ment pro­fond de tonalité.

Tout com­mence en 2019. Morgan Cooper, jeune direc­teur de la pho­to­gra­phie, écrit et réa­lise un court-métrage : Bel-Air, en fait plus proche de la bande-annonce d’un long-métrage ima­gi­naire. Il envi­sage ain­si ce que pour­rait être une ver­sion tra­gique de la comé­die qui a ber­cé son enfance, Le prince de Bel-Air. Ce « court » à l’am­biance noire attire l’at­ten­tion d’un cer­tain Will Smith, qui réunit un lot de vieilles connais­sances (Lassiter, qui pro­duit ses films depuis vingt-cinq ans, les Borowitz, qui avaient créé la série ori­gi­nale, Quincy Jones, qui l’a­vait copro­duite…) et par­vient à convaincre Peacock de pas­ser com­mande : Cooper coécri­ra et réa­li­se­ra le pilote d’une nou­velle série, elle aus­si inti­tu­lée Bel-Air (même si ça sera écrit Bel♕Air sur le géné­rique, avec une cou­ronne ren­voyant au « prince »).

Will dans la voiture de Jazz
Yo homes, to Bel-Air ! — pho­to Peacock TV

Donc, vous connais­sez l’his­toire : sur un ter­rain de bas­ket de Philadelphie, Will est pris dans une petite bas­ton et sa mère prend peur, et elle dit : « tu vas vivre avec ton oncle et ta tatie à Bel-Air ».

Rien de neuf ? Si : la tona­li­té. Bel-Air est dra­ma­tique, avec quelques touches comiques, essen­tiel­le­ment des clins d’œil au Prince de Bel-Air. L’agresseur ne fait pas tour­ner Will sur son dos suite à une embrouille ponc­tuelle : c’est une guerre de pos­ses­sion qui dure depuis un moment et, quand l’en­ne­mi tente de le buter, les flics arrêtent tout le monde et trouvent un flingue dans le sac de Will. Et l’ar­ri­vée de celui-ci chez Phil ne crée pas une oppo­si­tion comique, mais une vraie ten­sion dra­ma­tique entre celui qui n’est pas à sa place et celui qui gère la place. Et Geoffrey n’est pas un ser­vi­teur sar­cas­tique, mais plu­tôt un homme de main louche dont on ne connaît pas trop les activités.

Yolanda regarde Phil de travers, derrière une pancarte "to your people"
Dis donc, l’a­vo­cat par­ti de rien, t’au­rais pas tour­né ta veste ? — pho­to Peacock TV

Bref, les (nom­breux) auteurs ne jouent pas sur les codes de la comé­die de situa­tion, mais sur ceux du polar noir. Et leurs ados peuvent être de véri­tables cre­vures, les spor­tifs cools et les adeptes de la réus­site aca­dé­mique se tirant dans les pattes sans aucune pitié. Et comme dans tous les bons films noirs, la sur­face propre et polie cache d’in­nom­brables fêlures — la face B de Carlton, élève brillant et arri­viste prêt à tout pour rendre son père fier, mérite à elle seule d’être découverte.

L’écriture est par­ti­cu­liè­re­ment soi­gnée. Bon, on trouve quelques élé­ments de « fan ser­vice », en par­ti­cu­lier dans la pre­mière sai­son ; celle-ci se retrouve du coup un peu le cul entre deux chaises, entre « j’as­sume d’être une nou­velle œuvre fon­da­men­ta­le­ment dif­fé­rente » et « je sais que mon audience est pleine de qua­dras qui viennent cher­cher les échos de leur adolescence ».

Mais au-delà de ça, Bel-Air offre des per­son­nages com­plexes, pro­fonds, avec des carac­tères et des objec­tifs variés. Leurs his­toires évo­luent pro­gres­si­ve­ment au fil des dif­fi­cul­tés et des coups de bol, les ten­sions sont omni­pré­sentes mais se désa­morcent par­fois avec un peu de bonne volon­té, beau­coup font de leur mieux en navi­gant entre leur conscience, leurs obli­ga­tions, leurs pul­sions et leurs idéaux. Certains rebon­dis­se­ments sont annon­cés, d’autres prennent vrai­ment par sur­prise, et dans tous les cas le déve­lop­pe­ment des per­son­nages fait l’ob­jet d’un soin constant.

On traite aus­si de sujets variés, de l’i­né­ga­li­té des chances aux frac­tures de la socié­té entre bourges bien-pen­sants et pauvres qui galèrent, en pas­sant par les his­toires de couple (qui vont d’un éton­nant Vaudeville enjoué à l’in­com­pré­hen­sion com­plète et tra­gique), les ques­tions d’o­ri­gines et d’hé­ri­tage, les réflexions sur les actes et les consé­quences… Et bien sûr les frac­tures entre classes et entre cou­leurs, et les para­doxes que cela crée lors­qu’elles ne se super­posent pas.

La réa­li­sa­tion est dans la même veine, avec une pho­to soi­gnée qui met bien en valeur les manoirs de Bel-Air comme les apparts miteux des quar­tiers modestes où habite Jazz. La direc­tion d’ac­teurs est géné­ra­le­ment effi­cace même si cer­tains mettent quelques épi­sodes à vrai­ment trou­ver leur per­son­nage, et le mon­tage est aisé, ner­veux quand il faut et posé quand il peut. Bref, c’est de la belle ouvrage. On peut juste regret­ter que ce soit un peu trop propre par moments : les carac­tères de cer­tains per­son­nages auraient méri­té une image un peu plus crade à l’occasion.

Hilary présente des mignardises
La télé, c’est tel­le­ment années 90 ! Je suis influen­ceuse cui­si­nière en ligne. — pho­to Greg Gayne pour Peacock TV

Dans l’en­semble, Bel-Air est une série dra­ma­tique ten­due, où les per­son­nages sont constam­ment sur le fil, qu’il s’a­gisse de gérer la riva­li­té entre deux cou­sins dans le même lycée ou de pro­té­ger un petit maga­sin de disques des appé­tits de pro­mo­teurs immo­bi­liers1. Certains pas­sages sont vrai­ment émou­vants, d’autres un peu plus légers, beau­coup font réflé­chir à la socié­té amé­ri­caine, à ses cli­vages et à ses pro­messes oubliées — le rêve amé­ri­cain des uns se construit par­fois lit­té­ra­le­ment sur les cau­che­mars des autres. Ça mérite donc tota­le­ment d’être vu, au-delà de la simple curio­si­té de décou­vrir une ver­sion tra­gique du Prince de Bel-Air.

  1. Oui, dans toutes les bonnes séries, y’a des pro­mo­teurs immo­bi­liers par­mi les méchants.[]