The Great
de Tony McNamara, 2020–2023, ****
Vers 1740, Sophie, 11 ans, croise Pierre, 12 ans. Elle est l’aînée d’une famille de petite noblesse prussienne, il est le petit-fils de Pierre le Grand et bientôt le neveu d’Élisabeth la Clémente, impératrice de Russie. Leurs familles respectives s’arrangent, Sophie se convertit à l’orthodoxie et devient Catherine, et ils se marient en 1745. A priori, à 16 ans, elle a déjà pour idée de devenir impératrice un jour, au moins consort, idéalement régnante. Neuf ans plus tard, elle a son unique enfant, probablement pas de Pierre. En 1762, Élisabeth meurt et Pierre devient empereur. La voie s’ouvre pour Catherine, qui renverse son mari à peine six mois plus tard et devient l’impératrice Catherine la Grande. Elle aura un impact majeur sur la géographie de l’Europe centrale, sur les institutions russes, sur l’économie mondiale, ou encore sur le développement culturel et éducatif de la Russie (elle ouvre la première école de jeunes filles du pays en 1775).
Voilà, ça, c’est l’Histoire. Et vous savez ce qu’on dit de l’Histoire : qu’importe qu’on la viole si on lui fait de beaux enfants. Et le moins qu’on puisse dire, c’est que The Great lui fait subir les derniers outrages. Heureusement, le sous-titre est clair : c’est une « histoire occasionnellement vraie », voire « presque entièrement fausse » selon les épisodes.

Voici donc l’histoire de Catherine, jeune fille naïve et ambitieuse, qui découvre son empereur d’époux qu’elle va forcément aimer puisqu’il va être son mari enfin les époux s’aiment n’est-ce pas ? Sauf que Pierre est volage, sadique et méprisant, qu’il couche plus souvent avec la femme de son meilleur ami qu’avec la sienne, qu’il brûle l’école pour jeunes filles qu’elle veut créer et tue l’ours qu’il lui avait offert, comme ça, hop, juste pour s’amuser. Elle va donc immédiatement commencer à comploter pour se débarrasser de lui et prendre le pouvoir, mais il s’avérera plus résistant que prévu – et leur relation plus complexe qu’anticipé…
Donc, clairement, c’est une fiction. De A à Z. C’est au mariage de Catherine II et de Pierre III ce que Kaamelott est aux romans arthuriens – et encore, Astier est sans doute plus fidèle à Chrétien de Troyes que McNamara à l’Histoire.
On reprend vaguement les personnages, on les fusionne gaiement s’ils n’ont pas d’intérêt individuel (Pierre II et III, les frères Orlov…), on fait passer seize ans en six mois ou on étale une journée sur quatre mois, on redirige la couronne là où on a envie qu’elle soit (apparemment, elle a survolé la tête d’Élisabeth sans s’y poser)… Si le nouveau Pierre III ressemble à une simple caricature au vitriol de l’original, la Catherine II neuve est totalement réinventée en jeune fille gaie et indécrottablement optimiste malgré tout ce qu’elle découvre sur la réalité du monde. Raconter l’Histoire et présenter ses personnages, on s’en fout : le but premier, c’est de faire rire, avec beaucoup d’humour noir, une pointe d’absurdité, et surtout un énorme contraste de personnalités.

Pour cela, la série s’appuie sur des dialogues ciselés, plus tranchants qu’un scalpel d’obsidienne, et un rythme enlevé porté par plus de rebondissements qu’un cosaque dansant le finale de Kalinka.
Elle s’appuie, surtout, sur un lot d’actrices et d’acteurs de tout premier ordre, parfaitement dirigés, constamment sur le fil entre cabotinage, caricature et authentique émotion. Ça n’a l’air de rien, mais ça doit demander une sacrée subtilité d’obtenir un résultat aussi bourrin sans aller trop loin.
Le duo Elle Fanning — Nicholas Hoult fonctionne à la perfection, entre haine, amour, vacherie et tendresse. Phoebe Fox, Gwilym Lee, Belinda Bromilow et Douglas Hodge font plus que leur servir la réplique et donnent à leurs personnages réalité et humanité, avec des rôles peut-être plus complexes que les principaux – Marial, Grigor, Élisabeth et Velementov ont tous de vraies ambiguïtés et de vrais risques à faire ressentir au spectateur, ce qui leur donne un panel d’émotions plus large que Catherine (essentiellement gaie et révoltée) et Pierre (principalement colérique et puéril). C’est sans doute un symptôme du soin apporté à l’écriture, qui donne à tous les personnages, aussi mineurs soient-ils, une histoire, un caractère et des buts propres.

Un autre point est remarquable : l’esthétique au sens large. Des palais luxueux et surchargés aux champs de bataille boueux, les décors sont extrêmement détaillés et soignés, éclairés méticuleusement et magnifiquement photographiés. Chaque scène est un tableau de maître, une vraie photo de studio où chaque détail a son rôle à jouer. Pour autant, les auteurs parviennent à éviter le côté guindé qui peut parfois naître d’un tel perfectionnisme : The Great est absolument splendide, mais elle reste vivante, entraînante, presque naturelle. La série a essentiellement remporté des prix pour les costumes et une poignée pour les scénarios ; sans dire que c’est immérité, il est un peu injuste que ses directeurs et directrices de la photographie aient dû se satisfaire de nominations.
Bon, après, rien n’est parfait en ce bas monde. The Great n’échappe pas à quelques faiblesses, en particulier du côté des répétitions du scénario.
Plusieurs allers et retours entre amour et haine sont repris d’un épisode ou d’une saison sur l’autre, sans grand renouvellement, et si ce genre de bégaiement de l’histoire arrive évidemment dans la vraie vie, on peut regretter que la série en abuse un peu. La première saison est ainsi clairement la plus satisfaisante, juste parce que ces « gimmicks » sont encore nouveaux ; la deuxième semble un peu dérivative et presque figée. Heureusement, la troisième parvient à sortir de ce schéma et à briser la glace pour retrouver la touche de délire burlesque et de rebondissements inattendus qui enjouent le spectateur.

L’ensemble est donc beau, acerbe mais toujours léger, avec des acteurs qui semblent s’amuser autant que nous en jouant avec leur image de marque. De quoi passer de très bons moments avec de grands personnages, de grands acteurs, et surtout un grand délire.