The undeclared war
de Peter Kosminsky, 2022, *
Bêtasse est étudiante en informatique, mais elle décide de prendre un an pour un stage de longue durée au GCHQ, le quartier général des communications du gouvernement — la DGSE anglaise, en gros. Le jour même de son arrivée, une cyberattaque détruit partiellement l’internet britannique. Les meilleurs informaticiens du GCHQ, qu’on appellera Schtroumpf débile, Schtroumpf petit-chef et Schtroumpf concon, se mettent à décompiler et analyser le malware. Bêtasse fouille dans les chaînes aléatoires ajoutées par les hackers pour blouser les antivirus, et ô surprise, elle trouve une deuxième attaque cachée, programmée pour quelques jours plus tard. Elle sauve ainsi le monde, enfin, la société britannique, mais le Premier ministre est pas content parce que du coup tous les spécialistes du GCHQ passent pour des crétins — ce qu’aucun d’entre eux n’avait vu venir, ce qui confirme le diagnostic plein de bon sens du Premier ministre.
Après, flash-back, Bêtasse est à la fac d’informatique avec Rain Man, l’autiste typique dont aucune série informatique ne saurait se passer, et Vadim, étudiant russe en échange scolaire. Et ô surprise, quand Vadim retourne en Russie, il est placé dans une antenne du FSB chargée de foutre la merde au Royaume-Uni en utilisant Twitter, puis en développant un mystérieux malware…

The undeclared war a une grande qualité : elle met en lumière la guéguerre d’attaques informatiques et de manipulation des opinions publiques que se mènent différents pays, guéguerre dans laquelle la Russie est devenue maîtresse. (Mais elle est pas seule, hein.) (D’ailleurs elle vient de rater la réélection d’Orban. Je sais pas s’il faut féliciter les citoyens hongrois pour leur libération de l’enfumage russe ou les services d’influence européens et étatsuniens pour le succès de leur manipulation.) La mécanique « lancer une connerie, la faire reprendre par des bots apparemment britanniques jusqu’à ce que des crétins utiles réellement britanniques la reprennent eux-mêmes » est parfaitement expliquée. La logique des chaînes d’influence comme Russia Today et Cnews est également bien montrée, quoiqu’en forçant un peu trop le trait.
Mais The undeclared war souffre aussi d’un énorme défaut, et je vais l’articuler aussi clairement que possible :
On. ne. peut. pas. faire. une série. d’espionnage. informatique. comme si. Mr Robot. n’avait. jamais. existé.
Voilà, c’est dit.
Bêtasse fouille dans des chaînes apparemment aléatoires alors que son tuteur lui dit de pas perdre son temps avec ça, c’est juste du remplissage pour dérouter les antivirus. Mais what the putain de fuck ?! Mon DUT informatique date de 2000 et je crois qu’à l’époque déjà, aucun de nos profs (qui n’étaient pas forcément les meilleurs informaticiens de l’univers, hein, c’étaient des profs en IUT !) n’aurait été assez con pour pas se dire que si on voulait planquer un bout de malware, une chaîne apparemment aléatoire qui cacherait un bout de code à déchiffrer avant de l’exécuter serait un bon point de départ. On est à genre la dixième minute du premier épisode et déjà, il est évident que les scénaristes n’ont jamais vu d’informaticien de leur vie.
Et c’est que la première énorme connerie. La plus belle est dans les derniers épisodes : Bêtasse fait tourner le malware dans une « sandbox », celui-ci semble refuser de fonctionner, mais en fait (ouais je spoile un rebondissement majeur, mais en fait il est tellement annoncé que vous l’aurez senti venir à moins de vous être endormi au deuxième épisode), mais en fait donc disais-je il a changé de fonction et utilise l’adresse MAC de la machine virtuelle pour ratisser les données du GCHQ et les envoyer à ses maîtres. Si vous avez une vague notion d’informatique, normalement, vous venez de faire un facepalm tellement violent qu’un match contre Klitschko vous aurait pas autant marqué. Parce que non, une machine virtuelle sandboxée ne peut pas communiquer avec les ordinateurs du monde réel, c’est le principe même d’une sandbox.
Imaginez un peu que vous ayez un python dans un vivarium, et que pour justifier qu’il bouffe le personnel du zoo, les scénaristes disent « bah on n’a qu’à dire qu’il avait la clef du vivarium » au lieu de chercher une explication logique. On est exactement à ce niveau de crédibilité : ils se sont même pas emmerdés à trouver un événement improbable qui casserait une vitre du vivarium, ou à dire que le python avait un brin d’ADN de M. Dutilleul, non, il a la clef (et tant pis si là comme ça on voit pas bien comment un python pourrait utiliser une clef).
Et évidemment, on a plein de captures d’écran de bouts de code, avec de l’assembleur AMD64, du Bash et des commandes Unix. Et… ça n’a aucun sens. Pour décrypter une chaîne, il suffit que le scénariste ait décidé qu’elle était chiffrée et que Rain Man tape « ./decrypt », sans a priori connaître l’algorithme de chiffrement ni tester plein de possibilités. Pour bloquer une adresse IP, il suffit de faire « echo jaipasnotéladressemaisimaginezquelleestlà > /etc/hosts » (ce qui va juste écraser le fichier d’hôtes local avec l’adresse en question, donc le rendre inutilisable et pousser l’ordinateur à appeler un serveur DNS même pour les requêtes sur localhost, mais ça n’empêchera absolument rien de continuer à communiquer directement par l’adresse IP).
Les scénaristes en ont tellement rien à foutre que quand un type dit à un autre qu’il faut faire Ctrl‑E pour lancer une commande, la capture suivante montre le programme qui tourne dans un terminal Unix (où c’est la bonne vieille touche Entrée qui valide la ligne de commande qu’on vient de taper, comme dans un terminal Windows ou un terminal macOS d’ailleurs).
Et bien entendu, quand Bêtasse cherche un truc caché dans le code ou dans un ordinateur, elle se projette dans un univers virtuel plein de casse-tête métaphoriques, comme si un programme était une bibliothèque et un pare-feu une porte verrouillée.

Ça passait plus ou moins à l’époque de WarGames : personne ne connaissait rien à l’informatique, les serveurs étaient beaucoup moins sécurisés qu’aujourd’hui, des développeurs dessinaient de nouvelles interfaces tous les jours ou presque, on pouvait imaginer que, quelques années plus tard, trouver un truc dans un ordinateur revienne à parcourir un labyrinthe. (Note en passant : les pénétrations informatiques de WarGames étaient plus réalistes et ses métaphores plus crédibles.)
Mais, comme je le disais, de 2015 à 2019, USA Network a diffusé Mr Robot. Avec des attaques réalistes, de vraies commandes Unix correctement utilisées dans de vrais terminaux, de longs scans pour trouver un port ouvert sur lequel attaquer, des essais successifs pour trouver une méthode qui arrive à provoquer un dépassement de mémoire et une exécution de code sur une machine dont le système d’exploitation est censé l’empêcher, bref, des scénaristes qui avaient des bases d’informatique ou qui ont demandé à des gens compétents. Et ça sans métaphore foireuse, avec un recours très limité aux dei ex machina et exactement zéro connerie monstrueuse genre « on n’a qu’à dire que le python bah il avait des mains et le méchant lui a filé la clef » (alors qu’on voit pas comment le méchant aurait eu la clef et que de toute façon, il n’y a pas de serrure à l’intérieur d’un vivarium, hein, bande de branques).
On ne peut pas faire comme si ça n’était pas arrivé. On ne peut pas faire comme si Mr Robot n’avait pas été écrit, réalisé et diffusé. On ne peut plus prétendre que l’informatique est un truc magique qu’aucun téléspectateur ne connaît. On ne peut plus faire une série d’espionnage informatique en multipliant les bouts de code sans queue ni tête et sans se renseigner un minimum sur ce qui peut être fait ou non et les principes de base du fonctionnement des malwares et des ordinateurs.
Et c’est exactement ce que fait The undeclared war.

Par ailleurs, pour les non-geeks, les personnages ont été écrits avec le même soin que les séquences informatiques. Bêtasse et sa famille en particulier sont insupportables : ils empilent les clichés éculés sur les relations père-fille et la famille immigrée — la fille qui cache à ses proches qu’elle travaille pour le gouvernement, le frère qui devient imam gentil et pacifiste… Tout ça crie tellement fort « t’as vu comme on n’est pas racistes hein ? » que ça en devient suspect. Le prof gauchiste et cool qui vit avec Bêtasse est également une caricature de prof gauchiste et cool qui veut pas se laisser faire par le gouvernement et qui veut donner du libre arbitre à ses élèves. Quant au vieux misanthrope qui devient mentor de l’héroïne et disparaît mystérieusement tout ça, c’est pas du tout un poncif déjà ancien quand Sean Connery jouait encore James Bond.
L’autre problème des personnages, c’est la direction d’acteurs. On se demande vaguement ce que des gens talentueux comme Simon Pegg et Mark Rylance viennent faire là, mais ça permet d’avoir deux personnages qu’on peut regarder sans être affligé par l’interprétation. Les autres acteurs sont généralement en roue libre, parfois très bons, parfois catastrophiques. En particulier, Hannah Khalique-Brown est nickel dans certaines scènes techniques ou énervées mais globalement mauvaise dès que son personnage ressent des émotions fortes — et quand elle pleure à la fin, on a envie de lui demander d’arrêter de faire semblant.

— M’en parle pas, j’ai envie de me remettre à boire.
- photo Playground Entertainment
Pour couronner le tout, ajoutons une musique envahissante et lancinante qui envahit plein de scènes, et on a vite envie d’arrêter. J’ai d’ailleurs bien failli ne jamais lancer le deuxième épisode.
Pourtant, il y a tout de même, là-dedans, un truc vachement bien. Un truc que j’ai gardé pour la fin parce que je suis un mec sympa.
Le troisième épisode.
Celui-ci change totalement de point de vue. C’est un long flash-back qui suit Vadim (oui, lui j’ai gardé son nom, c’est le seul personnage principal un peu construit) lors de son retour en Russie. Les tâches qu’on lui donne, la façon dont elles sont réalisées, l’espèce de doublepensée des Russes (qui ne sont pas dupes de leur gouvernement mais restent attachés à la Russie), et même sa relation avec Marina sont plutôt bien faites. Les architectes resteront un peu dubitatifs devant certains bâtiments, mais la tentative de filmer dans des endroits d’allure slave ou ex-soviétique est louable.
Mieux et même inattendu, tout est tourné dans la bonne langue et même si mon russe est trop limité pour juger accents et prononciation, ça sonne naturel. C’est d’ailleurs de loin la partie la mieux interprétée de la série, comme si les acteurs s’étaient dit « ah, enfin des dialogues un peu crédibles ». Bon, il y a quand même quelques bons gros clichés, notamment la relation entre Vadim et son père, mais l’ensemble est bien meilleur que les cinq autres épisodes.
À l’heure du bilan, The undeclared war n’est pas vraiment mauvaise. Elle tourne relativement bien et on ne s’ennuie guère, même si le suspense n’est généralement pas celui que les scénaristes semblaient viser. Mais elle est trop incohérente, trop peu crédible (malgré des prémisses relativement réalistes), écrite avec trop peu de connaissances sur les sujets qu’elle traite, et ses personnages donnent une trop forte impression de déjà-vu pour convaincre. C’est une de ces innombrables séries technothriller qui pullulaient dans les années 90, sauf qu’elle est sortie en 2022, à une époque où les règles du technothriller avaient été radicalement changées.
Channel 4 a annoncé une deuxième saison, mais faudrait vraiment que j’aie rien à regarder pour me la faire.