Les aiguilleurs

what­teu­zeu­feuke de Mike Newell, 1999

Il faut vrai­ment que je change de potes.

Sérieusement, on était là, tran­quille, à dis­cu­ter d’a­vions et de films, et là l’autre me cite Les aiguilleurs. Je dis que je l’ai pas vu. Et là, ce sour­nois dit qu’il a le DVD sous la main et pro­pose de le regar­der dans la foulée.

Tel est pris qui croyait prendre : j’ai tenu jus­qu’au bout. Du coup, lui, il se l’est refa­dé jus­qu’au bout. Bien fait pour sa gueule, y’a des casus bel­li qui méritent pas mieux.

Donc, Les aiguilleurs.

Réalisé par Mike Newell. Le même Mike Newell qui, à la fin des années 90, sort coup sur coup Quatre mariages et un enter­re­ment et Donnie Brasco, deux gros suc­cès tou­jours très appré­ciés trois décen­nies plus tard. Bon, c’est vrai, c’est aus­si le même Mike Newell qui pon­dra en 2010 le très pesant Prince of Persia : Les sables du temps, mais sérieu­se­ment, en 99, on le voit plu­tôt comme un réa­li­sa­teur com­pé­tent, effi­cace et rentable.

Or, là, clai­re­ment, il a été mal aiguillé.

Parce que, pour com­men­cer, le scé­na­rio tient aus­si bien debout qu’un pont Morandi un jour de séisme. Par curio­si­té, j’ai cher­ché, et éton­nam­ment (ou pas), la car­rière de Glen et Les Charles, les auteurs de cette merde script, s’est arrê­tée là. Ils avaient fait des trucs à la télé, il ont écrit cet heu­reu­se­ment unique film, et même les séries télé les plus nulles du tour­nant du siècle n’ont plus vou­lu leur confier une ligne de texte.

Comme quoi, quoi­qu’en ait dit Malcolm, la vie n’est pas tou­jours injuste.

Billy Bob Thornton (avec une plume dans les cheveux), John Cusack et Vicki Lewis dans la salle de contrôle
Dis, Connard Augant, pour­quoi t’as une plume dans les che­veux ? — pho­to Fox 2000 Pictures

Ce scé­na­rio repose sur Con Trolleur, un contrô­leur aérien new-yor­kais, qui est trop pro et trop effi­cace et trop beau gosse, tel­le­ment qu’il fait des vannes avec ses potes en plein bou­lot et que c’est génial. Un contrô­leur qui se serait com­por­té comme ça dans les années 90 aurait été viré dans la minute ; de nos jours, on l’at­ta­que­rait pour mise en dan­ger de la vie d’au­trui. Là, appa­rem­ment, c’est la vie nor­male des contrô­leurs, se balan­cer des vannes d’un bout à l’autre de la pièce pen­dant qu’ils guident des avions de ligne à l’heure de pointe sur JFK. Mais passons.

Donc Con Trolleur est par­fait, mais voi­là qu’ar­rive Connard Augant, un contrô­leur cow-boy qui semble jouer à gui­der les avions au plus proche de leur « bulle de sécu­ri­té », ce qui lui per­met de les faire poser en un temps record mais avec des tra­jec­toires à la limite du dan­ge­reux. Du coup, Con Trolleur est jaloux, puis il croise la femme de Connard Augant, alors il la saute, puis il culpa­bi­lise parce que sau­ter la femme d’un col­lègue (même un bor­der­line égo­cen­trique) ça se fait pas, puis il se convainc que son col­lègue lui en veut et cherche à se ven­ger, et ça part en couille.

John Cusack et Angelina Jolie (en décolleté très aguicheur)
Salut Con Trolleur, je suis la femme de ton col­lègue-adver­saire, t’as une idée de ce qu’on pour­rait faire ? — pho­to Fox 2000 Pictures

Le pro­blème, c’est que cette séquence, qui marque le moment où l’in­trigue est cen­sée prendre corps, se pro­duit quelque part vers 1 h 30 après les pre­mières images.

Du coup, pour ten­ter de meu­bler cette très longue mise en place, y’a plein de contrô­leurs qui se mesurent la bite à coups de vannes mais ils sont super potes de bis­trot tout ça, la contrô­leuse qui est là pour faire accroire que c’est pas un métier 100 % mas­cu­lin se mesure la bite sym­bo­lique avec les autres, y’a vrai­ment plein de scènes qui ont l’air de sor­tir d’une com­pi­la­tion de bud­dy movies de série Z juste pour délayer la sauce.

Et quand enfin on met en place un enjeu (qui sera le mâle alpha, par­don, qui pisse le plus loin, tout ça), les scènes qui res­tent doivent être entas­sées très rapi­de­ment pour ne pas dépas­ser deux heures. Du coup, elles ne prennent jamais la moindre ampleur, qu’on parle d’a­lerte à la bombe, de vie de couple, de contrôle aérien ou de riva­li­tés ami­cales. Tout est empi­lé et expé­dié sur le rythme de la séance de ques­tions à la fin d’une confé­rence de presse de Sarkozy sur l’argent libyen.

Mais, curieu­se­ment, ce n’est pas le seul pro­blème. Je ne suis même pas convain­cu que le scé­na­rio, son humour lour­dingue, ses per­son­nages pué­rils et irréa­listes, ses rebon­dis­se­ments en car­ton humide et son dés­équi­libre chro­no­lo­gique soient le prin­ci­pal problème.

Non, le vrai pro­blème, c’est qu’ap­pa­rem­ment, cer­taines per­sonnes (acteurs, pro­duc­teurs, mon­teurs, éclai­ra­gistes, came­ra­men, scriptes, tout ça) ont entre­vu ce scé­na­rio avant le début du tournage.

Et qu’ils ont tous eu une réac­tion certes com­pré­hen­sible, mais mal­heu­reuse : se dire « bon bah on va pas se cas­ser le cul, on va dans le mur de toute façon ».

Donc, les acteurs débitent leurs dia­logues avec toute la convic­tion d’un acteur por­no jouant un neu­ro­chi­rur­gien dans les trois minutes d’ou­ver­ture de son film. Ils s’en foutent, ils s’emmerdent, ils ne com­prennent rien à leur acti­vi­té, ils n’y croient pas, et ça se voit. Leur direc­teur les laisse faire à leur guise, trop occu­pé à jouer aux cartes avec les cadreurs, qui posent leurs camé­ras là ouais là ça sera bien, nous offrant des plans à la com­po­si­tion inégale, sur le fil entre l’i­mage réflé­chie et lisible habi­tuelle au ciné­ma et l’i­mage char­gée et com­plexe par­fois uti­li­sée pour embrouiller le spec­ta­teur. Là, ça fait juste mal­adroit et/ou jemenfoutiste.

Cate Blanchette (en deuil) et John Cusack
La scène émou­vante qui fait bas­cu­ler le film. Ou pas. — pho­to Fox 2000 Pictures

Le mon­teur qui a héri­té des rushes a fait ce qu’il pou­vait mais, on l’a dit, il y a plein de scènes de mâles toxiques qui jouent à qui pissent le plus loin et à qui est le plus irré­sis­tible repro­duc­teur, décli­nées dans la salle de contrôle, dans le bar, dans le res­tau­rant, chez eux… Donc il empile ça, en se disant sans doute un truc du style « Bon, cette scène, elle pour­rait sau­ter mais faut la mettre, celle-là, elle reco­pie celle-ci mais je vais la caser là… Oh il est déjà 17 h ? J’ai dû m’as­sou­pir, que dit le banc de mon­tage ? 1 h 20 de film, par­fait, je vais prendre la bobine sui­vante et per­sonne n’y ver­ra rien. » Et donc, quand il a rele­vé le nez de son banc de mon­tage, il res­tait les deux scènes hale­tantes et les deux scènes psy­cho­lo­giques, qu’il a fait tenir comme il pou­vait dans la demi-heure qui restait.

C’est donc à la fois lan­guis­sant et fré­né­tique, pré­ten­tieux et pué­ril, humo­ris­tique et pas drôle.

Vers la qua­ran­tième minute, j’é­tais tel­le­ment affli­gé que j’ai dit : « Tiens, on pour­rait mettre la ver­sion fran­çaise, par curiosité ? »

Ainsi fut fait.

Et mani­fes­te­ment, pour une fois, les res­pon­sables de la VF ont pu voir le film. Eux aus­si ont eu cette réac­tion humaine et com­pré­hen­sible : « bon bas balec alors ». Les tra­duc­teurs n’ont donc pas pris une seconde pour pas­ser un coup de fil à des contrô­leurs ou des pilotes afin d’a­voir des bases de phra­séo­lo­gie. Ça nous donne des trucs comme « iden­ti­té trans­pon­deur » pour « squawk ident » (n’y connais­sant rien, le confrère a cru que squawk était ici un adjec­tif, alors que c’est un verbe à l’im­pé­ra­tif : « trans­pon­dez Ident » en fran­çais). Ils n’ont pas non plus cher­ché à faire des phrases fran­çaises qui auraient vague­ment la même lon­gueur que les ori­gi­nales ; or, le fran­çais uti­lise géné­ra­le­ment plus de syl­labes, ce qui com­plique le bou­lot des doubleurs.

Ceux-ci ont donc fait comme leurs col­lègues : ils ont appli­qué la stra­té­gie du « rien à battre ». La phrase est trop longue ? Je com­mence à cau­ser avant que l’ac­teur bouge les lèvres, j’ar­rête un quart de seconde après lui, ça passe. Y’a trop de mots pour suivre l’in­to­na­tion ini­tiale ? Je débite à donf et tant pis. J’ai douze syl­labes et l’ac­teur ne fait que huit mou­ve­ments de lèvres ? Mais OSEF, per­sonne ira voir ça de toute façon.

La ver­sion fran­çaise devient ain­si la cerise sur le gâteau qui com­plète par­fai­te­ment l’œuvre ori­gi­nale, en lui ajou­tant une touche sur­réa­liste par­fai­te­ment adap­tée. Kad et Olivier auraient pu faire mieux, mais on n’est fran­che­ment pas loin derrière.

Thornton et Cusack dans un ruisseau, les pieds dans l'eau
Okay, on va régler ça ici, les pieds dans l’eau, parce que je sais pas mais c’est dans le script. — pho­to Fox 2000 Pictures

Bref, c’est un nanar, un splen­dide spé­ci­men au som­met de sa forme. Il a coû­té envi­ron 33 mil­lions de dol­lars, il a rap­por­té… 8 mil­lions. Comme quoi, par­fois, la vie n’est pas si injuste. Et un quart de siècle plus tard, avec beau­coup d’al­cool et un peu de mau­vais esprit (ce dont heu­reu­se­ment l’i­gnoble indi­vi­du qui tenait à me le faire voir avait une belle réserve), ça fait une base de rigo­lade très effi­cace, dans la lignée d’Anacondas et autres chefs-d’œuvre du genre.