Perdus dans l’espace

de Zach Estrin et Burk Sharpless, depuis 2018, ***

Imagine : tu t’appelles Robinson, et d’autres pré­parent odys­sée qui pour­rait t’amener sur une terre pro­mise. Tu prends un ticket ?

Non, hein. Parce que tu as lu Defoe, Wyss, Verne, Tournier et consorts, et que tu sais qu’avec un nom pareil, si tu montes sur un vais­seau, t’es dans la merde.

Mais les Robinson n’ont pas lu les grands clas­siques : ils étaient trop occu­pés à dévo­rer le manuel du super-sol­dat, les trai­tés de phy­sique aéro­spa­tiale, les cours de méde­cine (à 18 ans) ou d’ingénierie (à 11 ans), ou encore à apprendre par cœur la page Vannes sar­cas­tiques tout public de Wikipédia — il fal­lait bien un per­son­nage rigo­lo dans l’équipe, et au cas où vous vous deman­de­riez : oui, elle est rousse. Du coup, au lieu de res­ter le plus loin pos­sible des voyages, les Robinson s’embarquent pour un nou­veau monde et sont tota­le­ment sur­pris quand leur vais­seau perd son che­min et les envoie sur une pla­nète qui n’a rien à voir avec leur des­ti­na­tion.

Oh mince, moi qui croyais que Robinson, ça vou­lait dire « voyage par­fai­te­ment sûr » en klin­gon ! — pho­to Netflix

Oui, je sais, c’est facile de se moquer. Et on peut, après tout, pen­ser que le nom des per­son­nages est un sub­til hom­mage ou une indi­ca­tion pour que le spec­ta­teur ne soit pas trop cho­qué quand les héros perdent leur route. Admettons.

Mais c’est en fait pas le vrai pro­blème de cette série.

Son sou­cis majeur, c’est la construc­tion des per­son­nages. Passons sur la famille de génies (par­fois éton­nam­ment stu­pides quand même, faut bien les mettre dans des situa­tions dra­ma­tiques pour qu’ils puissent s’en sor­tir), mais était-il néces­saire d’en faire de telles cari­ca­tures ? Papa : cari­ca­ture de mili­taire. Maman : cari­ca­ture de mère-cou­rage inflexible. Fifille 1 : cari­ca­ture de fon­ceuse. Fifille 2 : cari­ca­ture de Sonny Tuckson. Fifils : cari­ca­ture d’enfant-de-cinéma-américain. Docteur : cari­ca­ture de méchante-machia­vé­lique-mani­pu­la­trice. Mécano : cari­ca­ture de type-louche-mais-gen­til-au-fond. Même le robot n’est cré­dible que deux secondes, avant de deve­nir la cari­ca­ture du truc-dan­ge­reux-mais-bon-mais-mani­pu­lable-qui-fait-peur-et-ras­sure-à-la-fois.

Je joue ma méchante avec tel­le­ment de sub­ti­li­té qu’une amibe qui ver­rait cette pho­to sau­rait que je joue la méchante. — pho­to Netflix

Du coup, on passe la moi­tié des épi­sodes à assis­ter à des scènes hau­te­ment pré­vi­sibles et à attendre qu’elles se ter­minent soit par leur conclu­sion évi­dente, soit par un deus ex machi­na lui-même sou­vent déjà vu. Pour aggra­ver les choses, le cas­ting est très inégal et, en par­ti­cu­lier, Parker Posey sur­joue toutes les répliques de son per­son­nage — dom­mage, c’est la prin­ci­pale Némésis de l’œuvre.

Ça n’aurait pas été gênant en 1980, à l’époque où les pre­mières séries de Star trek ou de Galactica repo­saient sur des per­son­nages aus­si sub­tils et des scènes aus­si répé­tées, où Murdock et Jack Dalton appa­rais­saient dans un MacGyver sur deux, et où L’Agence tous risques fai­sait toutes les semaines le même épi­sode avec les mêmes cari­ca­tures. Mais le temps a pas­sé, la reprise de Battlestar Galactica a sérieu­se­ment modi­fié les règles nar­ra­tives du space ope­ra, The Expanse a dit que si on com­mence avec des cari­ca­tures, ça doit être pour les affi­ner par la suite, et Stargate : SG-1 a même mon­tré qu’on peut uti­li­ser des cari­ca­tures dans des situa­tions répé­ti­tives à condi­tion de bien diri­ger un cas­ting de choix et de lui faire ser­vir des dia­logues étu­diés. Et Perdus dans l’espace semble avoir man­qué tous ces petits chan­ge­ment envi­ron­ne­men­taux.

En outre, cer­tains élé­ments cen­traux du script sont fran­che­ment ratés, comme tous les enjeux sociaux autour du robot : les revi­re­ments des per­son­nages, entre « c’est un robot enne­mi » et « il peut nous sau­ver », sont inco­hé­rents et beau­coup trop nom­breux.

« Eh les mecs, si on fai­sait un robot muet ? Mais qui parle ?» — pho­to Netflix

Pourquoi donc m’acharner, ne pas dire « c’est nul, regar­dez autre chose » et pas­ser au billet sui­vant ?

Parce que le vrai drame de Perdus dans l’espace, c’est qu’il y a un réel poten­tiel. La réa­li­sa­tion est soi­gnée, la direc­tion artis­tique plus encore, la concep­tion de la pla­nète et de l’univers dans lequel les Robinson et leurs col­lègues évo­luent est assez réus­sie, de même que l’équilibre entre scènes de ten­sion et humour léger. On sent aus­si une vraie volon­té de dépous­sié­rer les thèmes de la SF tra­di­tion­nelle et, en par­ti­cu­lier, de la série épo­nyme de 1965. Sous un pre­mier abord « papa, maman, les enfants », la série cache d’ailleurs une concep­tion rela­ti­ve­ment moderne de la famille : ce sont clai­re­ment les femmes qui mènent la danse et la sépa­ra­tion est tou­jours pos­sible si les mâles déconnent.

En vrai, celui qui conduit ne tient pas le volant… — pho­to Netflix

Par ailleurs, si l’effet tombe sou­vent un peu à plat, les scé­na­ristes essaient aus­si de temps en temps d’approfondir un peu les per­son­nages et leurs rela­tions. Cela nous vaut une poi­gnée de séquences très réus­sies, notam­ment celle où la grande sœur tente de remon­ter le moral à son cadet. Il y a aus­si ce choix de faire foi­rer une opé­ra­tion de secours, avec la mort d’un per­son­nage dont la sur­vie avait qua­si­ment été acquise (en tout cas selon les règles des séries tout public tra­di­tion­nelles), qui montre que les auteurs n’ont au départ pas envie de faire un simple Le Club des 5 en voyage inter­stel­laire, mais une vraie série moderne avec quelques res­sorts tra­giques.

Le résul­tat est une série fré­quen­table, que l’on aime­rait aimer plus. En fait, si le spec­ta­teur reste régu­liè­re­ment sur sa faim, le poten­tiel est indé­niable et l’on espère sur­tout que les auteurs sau­ront se remon­ter les manches pour offrir une seconde sai­son plus solide, en ajou­tant un peu de cohé­rence et de sub­ti­li­té aux per­son­nages. Après tout, la série de 1965 avait beau­coup amé­lio­ré le Dr Smith après les pre­miers épi­sodes…