Barry

d’Alec Berg et Bill Hader, 2018–2023, **** (sai­sons 1–2) / *** (3) / * (4)

Les États-Unis ont un pro­blème. Depuis très long­temps, ils savent récu­pé­rer des jeunes à la sor­tie du lycée, leur apprendre à tuer et les uti­li­ser avec une remar­quable effi­ca­ci­té. Et depuis tout aus­si long­temps, ils ont des cohortes d’à peine moins jeunes qui, tout juste démo­bi­li­sés, se retrouvent dans la vie civile sans tran­si­tion ni com­pé­tences, avec leurs trau­ma­tismes pas digé­rés et leurs ins­tincts mal maîtrisés.

À son retour d’Afghanistan, Barry s’en est bien sor­ti : grâce à un ami de son père, il a trou­vé un métier lucra­tif qui cor­res­pond par­fai­te­ment à ses capa­ci­tés. Il est tueur à gages. Mais, alors qu’il suit une cible à Los Angeles, il se retrouve dans un cours de théâtre. Et là, sou­dain, il a l’im­pres­sion d’a­voir raté quelque chose, de pou­voir trou­ver un but, de ren­con­trer une socié­té où il aurait une place, et il se met en tête de deve­nir acteur. Mais apprendre à jouer, c’est presque aus­si dif­fi­cile que remettre sa démis­sion aux gens qui embauchent des tueurs à gages…

Barry sur scène en costume shakespearien
J’aurais vou­lu être un acteur pour tous les jours chan­ger de peau… — pho­to HBO

Okay, c’est che­lou. Mais ça marche éton­nam­ment bien.

Le choix de la comé­die dra­ma­tique bour­rée d’hu­mour noir per­met de récon­ci­lier les deux facettes de Barry, ain­si que des nom­breux autres per­son­nages ambi­gus – per­sonne n’est tout noir ni tout blanc dans cette his­toire. L’absurde de la situa­tion, les liens impro­bables entre mafias tchét­chène, boli­vienne et bir­mane, les piques sur le petit monde d’Hollywood et ceux qui feraient tout pour le rejoindre, les jeux de mas­sacre régu­liers, les rela­tions amou­reuses défi­cientes, tout oscille constam­ment entre le Vaudeville et le film noir en pas­sant par les Monty Python, la comé­die roman­tique et le film de guerre impla­cable. On pousse même jus­qu’au sla­sher sur­réa­liste dans un épi­sode de la deuxième sai­son : une cible, maître en arts mar­tiaux, donne énor­mé­ment de fil à retorde à Barry, et quand il pense enfin avoir accom­pli sa mis­sion, il tombe sur la fillette de la vic­time — encore plus vio­lente et redou­table que son père.

Tout cela est un énorme bor­del, mais très bien mené, avec des dia­logues vachards ou tendres, des per­son­nages variés qui ont cha­cun sa propre his­toire, des rebon­dis­se­ments réel­le­ment inat­ten­dus, et plein de bonne humeur – sans pour autant évi­ter de trai­ter sérieu­se­ment des sujets sérieux, comme le syn­drome de stress post-trau­ma­tique et les vio­lences familiales.

Sally touche le torse de Barry
Toi au moins t’es un mec bien, gen­til, doux, pas comme mon ex qui a failli m’é­tran­gler… — pho­to HBO

Tout bon ? Non, hélas. On ne peut pas ne pas par­ler de la qua­trième saison.

Le bon point, c’est que les auteurs ne se contentent pas de dérou­ler indé­fi­ni­ment leur trame : ils pré­fèrent réel­le­ment bou­cler la série, et pour cela la réin­ven­ter tota­le­ment. Le mau­vais point, c’est qu’ils se perdent dans leurs propres notes de bas de page, avec un scé­na­rio décou­su incom­pré­hen­sible, des per­son­nages inco­hé­rents, et une pile de réfé­rences bibliques lour­dingues. Non seule­ment on ne rit qua­si­ment plus, ce qui est com­pré­hen­sible vu qu’il faut bien bou­cler toutes les intrigues, mais le scé­na­rio est para­si­té par des méta­phores et des flashes-back mal­adroits qui n’ap­portent rien.

C’est dom­mage, parce que du coup, c’est le goût du gâteau raté qui reste dans la bouche, alors qu’on venait de faire un très bon repas.