Sois prof et tais-toi !
de Michael Elias et Rich Eustis, 1986–1991, ****
Imaginez : vous êtes acteur et directeur de théâtre, et vous montez des pièces emblématiques de la contre-culture des années 60 et 70 à New York. Enfin, vous voudriez être acteur et directeur… Mais vous savez ce que c’est : après avoir joué dans une production de seconde zone de Hair à l’époque où tout le monde jouait Hair, vous échouez de casting en casting et vous vous rendez compte qu’il faut bien manger. Alors, vous devenez prof d’histoire, remplaçant de préférence, parce que des contrats courts vous laissent l’espoir d’un jour trouver enfin la porte qui vous permettra de remonter sur les planches.
Et là, voilà qu’on vous embauche pour remplacer le prof principal d’une classe d’élite, l’IHP (programme d’honneur individualisé) du lycée de Fillmore. Non seulement vous devrez composer avec un proviseur rétrograde, conformiste et caractériel qui considère cette classe comme sa fierté personnelle, mais le plus attardé de vos élèves vous donne l’impression d’en savoir plus que vous sur à peu près tout. Vous faites quoi ? Vous vous retroussez les manches et vous essayez de suivre le rythme ? Ou, puisque vous n’avez pas grand-chose à leur apporter sur le plan académique, vous laissez tomber le programme pour essayer de leur apporter des trucs qui leur manquent, comme l’expérience de la vie, la compréhension de la société, la possibilité de sortir de leur zone de confort et la capacité à communiquer avec leurs camarades ?

J’étais en sixième quand Antenne 2 a eu la bonne idée de diffuser ça. Charlie était un peu le prof que je rêvais d’avoir : pas le genre à ressasser le bouquin1, mais à apporter un truc en plus, à mettre les choses en perspective, à créer des ponts avec d’autres matières, et à vouloir échanger avec ses élèves plutôt que de les prendre pour des réceptacles vides dans lesquels déverser son savoir. Et la classe était géniale, avec un gros nerd (au sens figuré) naïf et bienveillant et un gros geek (au sens propre) cynique et vénal, une littéraire qui m’a fait tomber amoureux des rousses capables de réciter Shakespeare, un loubard intello anticonformiste échappé d’une chanson de Renaud, deux intellos propres sur eux qui passaient leur temps à se rabattre le caquet (à l’époque je réalisais pas totalement la charge qu’il pouvait y avoir entre bon petit bourge fan de Reagan et une Noire démocrate, mais cet anti-couple fonctionnait parfaitement même sans le sous-texte)… Le tout profitait de dialogues plus affûtés qu’un scalpel, de vannes faciles de cour d’école, et de sujets variés allant de l’amourette d’ados à la géopolitique en passant par la pauvreté et l’antimilitarisme. Et l’éducation, bien sûr, thème omniprésent traité sous tous les angles.
C’est rapidement devenu une de mes séries préférées, et je l’ai suivie avec avidité même lorsque certains personnages ont été remplacés avec un bonheur variable (oui pour Viki et TJ, boaf pour Jasper et Billy).
Et donc, quelques siècles plus tard, j’en suis revenu à ma question habituelle : est-ce que les madeleines sont ce délicieux gâteau aux agrumes et à la cannelle dont l’odeur me régalait quand j’étais petit, ou le truc aux œufs bourratif qu’on avale entre deux trains parce que c’est tout ce qu’on a pour deux euros de nos jours ?
Et bien, disons-le tout net : Sois prof et tais-toi ! a bien vieilli.

Bien sûr, certains éléments sont loin des standards modernes. La qualité d’image est médiocre, la mise en scène est souvent théâtrale, les décors aussi du reste, la direction d’acteurs assez inégale. C’est une sitcom des années 80 et on ne risque pas de l’oublier.
Mais les personnages, aussi caricaturaux soient-ils, ont tous une face B plus subtile ; ils ont une vraie cohérence et de vraies raisons d’agir comme ils le font, même si l’on met parfois un bon moment à le découvrir. La variété thématique est encore plus frappante avec le recul, et la série donne la même importance aux problèmes de cœur de Simone et Eric (au point de devenir parfois un peu lourde) qu’aux questions profondes sur la société américaine, ses fractures et ses paradoxes. Tous les sujets sont traités aussi bien du point de vue des adultes que de celui des adolescents, avec des jeux d’échos très soignés entre les situations des uns et des autres. On passe ainsi, d’une scène à l’autre, de la farce la plus ridicule au drame le plus sérieux, de la comédie qui n’a aucune autre prétention que de faire rire au reportage humaniste chez une famille nombreuse prolétaire.
Et puis, les dialogues sont encore plus délicieux en version originale, avec une culture littéraire et civilisationnelle un peu plus étendue. Les auteurs jouent constamment sur les niveaux de langue des différents personnages, de l’argot du Bronx à l’anglais du Roy, et multiplient les références de Rocky à Shakespeare et de Hair à Reagan. Le rêve américain est mis à toutes les sauces, du prof dont le fantasme est d’éclater à Broadway au jeune arriviste qui se voit major de promo en passant par les victimes de racisme ou de pauvreté pour qui il s’agit plutôt d’un cauchemar.

En passant, les intellos participant régulièrement aux compétitions entre lycées, ils ont l’occasion d’affronter et de rencontrer des camarades d’autres cultures et d’autres pays, notamment… soviétiques. En 1988, toute la classe part en Russie durant un double épisode. Les auteurs mêlent de nombreux arcs plutôt bien écrits, collent un petit headshot bien mérité à Donald Trump et dénoncent à la fois le culte du secret et l’arrogance soviétiques et le culte de la performance et l’arrogance américaines. Un petit dialogue résume assez bien l’ambiance :
Alan : Tout d’abord, je souhaiterais vous féliciter pour votre maîtrise rudimentaire de l’anglais.
Piotr, en anglais impeccable quoiqu’avec un fort accent : Et je voudrais vous adresser ma compassion pour votre ignorance totale du russe.2
Tous ceux qui ont déjà eu affaire à un touriste américain apprécieront.
Ce genre d’échange remettant en cause la domination américaine était rare à la télé à l’époque (et l’est toujours d’ailleurs), et ce double épisode se distingue autant par la réalisation que par le script : il n’est pas tourné avec des Américains d’origine slave dans des villes d’allure vaguement soviétique (comme par exemple les épisodes où MacGyver passe le rideau de fer), mais avec de véritables Russes à Moscou. L’Histoire retient ainsi que c’est une sitcom secondaire diffusée sur ABC qui a été la première série américaine à réellement tourner sur place, en collaboration avec les autorités soviétiques, en proposant de plus une vision assez honnête de la vie sur place – on n’est ni dans la reprise de la propagande du Kremlin, ni dans la calomnie anticommuniste primaire à la Rocky IV, et chaque personnage voit remettre en question ses préjugés sur l’autre côté du rideau de fer.

En somme, la série repose sur deux pieds : des dialogues comiques acerbes et soignés, et une belle capacité à se frotter avec subtilité à des sujets difficiles ou polémiques – notamment le fonctionnement de l’école et de la société. Elle n’est pas parfaite, loin de là, mais outre l’indéniable effet « madeleine tout juste sortie du four » qui fait replonger dans l’ambiance des années 80, elle connaît ses qualités et s’appuie dessus efficacement, sans prétention malvenue. C’est donc dans l’ensemble une belle réussite, même quarante ans après.