Piranha 2 : les tueurs volants

de James Cameron, 1981, **

En 1978, Joe Dante fai­sait un rela­tif car­ton au box-office avec une série B faite de bric et de broc pour un bud­get ridi­cule : Piranha. Comme le veut la règle tacite du ciné­ma, si un film marche, on lui fait une suite, de pré­fé­rence plus facile et plus raco­leuse, vu que faire une suite creu­sée, ça demande du bou­lot, et le spec­ta­teur est déjà sup­po­sé­ment prêt à venir, alors pour­quoi se cas­ser la tête ?

Donc, les pro­duc­teurs trouvent un script bâclé à base de « et si quel­qu’un créait des piran­has volants ? », embauchent un réa­li­sa­teur mécon­nu, montent un bud­get, et puis le mec qui apporte le bud­get s’en­gueule avec le réa­li­sa­teur et le vire, et le type char­gé des effets spé­ciaux se retrouve pro­pul­sé réalisateur.

Capture du générique indiquant "directed by JAMES CAMERON"
Le détail du film qui fait encore cau­ser plus de qua­rante ans après. — image Columbia Pictures

Or, le type char­gé des effets spé­ciaux, un petit jeune qui s’é­tait fait remar­quer des spé­cia­listes avec un court-métrage quelques années plus tôt, s’ap­pe­lait James Cameron. Il y a depuis un petit débat chez les cou­peurs de che­veux en quatre : Piranha 2 : les tueurs volants est-il le pre­mier long-métrage de James Cameron ? L’intéressé dit que non, il n’a­vait pas la liber­té créa­tive pour vrai­ment en faire son film, d’ailleurs ça serait cool si on pou­vait reti­rer son nom de l’af­fiche, son pre­mier film c’est Terminator, tout ça.

Mais c’est plus com­pli­qué que ça. Certes, les pro­duc­teurs sont inter­ve­nus très acti­ve­ment sur le tour­nage. Certes, James n’a pas pu super­vi­ser le mon­tage. Mais.

Mais, avec un pote nom­mé Charles Eglee1, James a réécrit de gros mor­ceaux du script.

Mais cer­tains détails du film, tant côté scé­na­rio que côté réa­li­sa­tion, portent indé­nia­ble­ment sa patte.

Par exemple, le script ini­tial pré­voyait qu’un per­son­nage du pre­mier opus revienne se ven­ger après avoir créé les piran­has volants. Mais dans le film, c’est une équipe pri­vée bos­sant pour l’ar­mée qui a géné­ti­que­ment « opti­mi­sé » les bes­tiaux pour créer une arme idéale, et qui a per­du bête­ment des échan­tillons en pleine nature. Toute res­sem­blance avec les entre­prises et les mili­taires d’Aliens ou Avatar serait for­tuite. Autre exemple, y’a un pas­sage où des plon­geurs explorent une épave. Alors c’est logique quand on parle de piran­has, mais la réa­li­sa­tion de ce pas­sage, entre silence rela­tif, angoisse et claus­tro­pho­bie, anti­cipe furieu­se­ment des séquences d’Abyss2.

Anne, prévue comme un second, éclipse les héros masculins
Okay, je vais pas tar­der à être une héroïne, mais là je suis juste une femme et j’ai le droit de vivre ma vie sans me deman­der si ça plaît à mon ex. Si ça vous plaît pas, retour­nez lire Oui-Oui et lâchez-moi. — pho­to Columbia Pictures

Et puis, on a un vrai pre­mier rôle fémi­nin, une moni­trice de plon­gée ordi­naire dont un élève se fait bouf­fer. Elle est auto­nome, c’est clai­re­ment elle qui a déga­gé son ex pour vivre sa vie (et pas pour rejoindre un autre mec), elle va cher­cher des infos quand la police veut pas en don­ner, elle est badass et héroïque à la fin, bref, c’est la ver­sion bêta de Sarah Connor.

Donc très fran­che­ment, quoi qu’en dise James, Piranha 2 : les tueurs volants s’ins­crit assez bien dans sa fil­mo­gra­phie et peut vrai­ment être consi­dé­ré comme une œuvre de jeu­nesse, mal­gré les inter­fé­rences de la pro­duc­tion et un scé­na­rio pas tota­le­ment de lui.

Alors donc, est-ce que ce film mérite tout le mal qu’on en dit ? Après tout, il est sou­vent cité comme un des pires films du monde, l’é­chec au box-office a été aus­si spec­ta­cu­laire que la réus­site du pre­mier opus, et il a une moyenne de 3,8/10 sur IMDb.

Et bien, pour faire simple : non.

Chris et Allison s'embrassent dans une cascade
Franchement, cette scène n’existe que pour mon­trer des seins sous un haut trans­pa­rent. — pho­to Columbia Pictures

Évidemment, le scé­na­rio repose sur mille recettes connues et mal­gré les apports de Cameron et Eglee, la trame géné­rale reste fran­che­ment mau­vaise. Évidemment, la cohé­rence n’est pas sa qua­li­té prin­ci­pale. Évidemment, il y a un côté « ciné­ma d’ex­ploi­ta­tion » autour du per­son­nage d’Allison. Évidemment, les piran­has res­semblent à des dorades plas­ti­fiées sur les­quelles on aurait col­lé des nageoires d’exo­cet et des pièges à loups en guise de dents.

Et évi­dem­ment, les gens meurent comme pré­vu au moment pré­vu, ce qui est d’au­tant plus dom­mage que Joe Dante avait pris soin de retour­ner pas mal de scènes en fai­sant sur­gir le dan­ger d’où on ne l’at­ten­dait pas.

Mais ça tourne pas si mal. L’affrontement entre lan­ceurs d’a­lerte et auto­ri­tés, entre qui­dams pru­dents et entre­pre­neurs « le busi­ness avant tout », fonc­tionne bien. Le ridi­cule de groupes tou­ris­ti­co-hôte­liers qui s’ap­pro­prient les cultures locales pour en faire un spec­tacle low cost est clai­re­ment mis en avant. L’héroïne couche avec qui elle veut quand elle veut sans que ça soit désho­no­rant — au contraire, l’ex qui le lui reproche est clai­re­ment ridi­cu­li­sé pour ça. Quant à celui qui se prend pour un héros, il vit rapi­de­ment ce que vivent vrai­ment les gens qui se prennent pour des héros dans la vraie vie.

Des piranhas survolent un cadavre
Sérieusement, le cœur du film, c’est ça : des croi­se­ments de piran­has et d’exo­cets en car­ton-pâte. — pho­to Columbia Pictures

Bref, Piranha 2 : les tueurs volants a sans doute souf­fert d’une part d’un point de départ abso­lu­ment ridi­cule (des piran­has volants, on peut pas dire qu’on n’est pas pré­ve­nu) et d’autre part d’être la suite d’une série B assu­mée mais éton­nam­ment réus­sie.  Par com­pa­rai­son, il a donc été très déce­vant. Mais il n’est au fond pas pire que beau­coup de télé­films amé­ri­cains et pro­pose même quelques aspects inté­res­sants quand on le voit une qua­ran­taine d’an­nées plus tard, en le repla­çant dans l’his­toire du ciné­ma d’hor­reur et dans la fil­mo­gra­phie de Cameron.

Et donc, j’ai répon­du à la ques­tion que je posais y’a quelques semaines : la pire daube pon­due par Cameron est bien Avatar 2 : la voie de l’eau.

  1. Ce qui me fait pen­ser que j’ai oublié de faire un billet sur Dark Angel.[]
  2. Tiens, celui-là aus­si méri­te­rait un billet…[]