J’irai mourir dans les Carpates

d’Antoine de Maximy, 2020, ***

Antoine de Maximy a dis­pa­ru. Il était en Roumanie, armé comme d’ha­bi­tude de ses camé­ras et de son sac à dos, pour ren­con­trer des gens et voir com­ment ils vivent au quo­ti­dien. Mais il a raté un virage sur une petite route des Carpates, sa voi­ture de loca­tion a fini au fond d’une rivière et son corps est introu­vable. Un flic rap­porte à sa boîte de pro­duc­tion ses affaires, dont ses cas­settes mini-DV soi­gneu­se­ment ran­gées. Agnès, sa mon­teuse depuis des années, com­mence à visua­li­ser les rushs pour finir le film à titre post­hume. Elle trouve l’am­biance bizarre, pas aus­si enjouée que d’ha­bi­tude : Antoine venait de se faire pla­quer, ses échanges avec les Roumains sont sou­vent âpres, et cer­tains semblent par­fois le suivre avec insis­tance et hos­ti­li­té. De là à pen­ser que son acci­dent n’é­tait pas tout à fait for­tuit…

Antoine de Maximy et ses caméras
Pour ceux qui l’i­gnorent, le concept de J’irai dor­mir chez vous : Antoine, seul, visite un pays avec une camé­ra qui filme ce qu’il voit, une autre qui le filme lui, et un camé­scope à main, pour décou­vrir la vie des gens et squat­ter chez eux. — pho­to Apollo Films

J’irai mou­rir dans les Carpates a un pro­blème, un vrai : la séquence d’ou­ver­ture. Antoine y explique le prin­cipe du film, d’où lui est venue l’i­dée, bref, il ruine le concept. Cette séquence aurait bien mieux trou­vé sa place à la fin, pen­dant le géné­rique par exemple, en lais­sant le film pro­pre­ment dit jouer à fond la carte du pseu­do-docu­men­tai­re/­thril­ler déca­lé.

Pour le reste, c’est une bonne petite comé­die poli­cière, un peu pré­vi­sible mais bien menée. Rythmée par les allers-retours entre rushs rou­mains et vie de l’é­quipe pari­sienne, elle alterne séquences hau­te­ment comiques, ten­sion psy­cho­lo­gique, rebon­dis­se­ments et petits détails bien pen­sés. Par exemple, c’est tout con, mais le dénoue­ment est logi­que­ment pro­vo­qué par le dérou­le­ment de l’en­quête locale, là où bien des polars plus sérieux nous auraient gra­ti­fiés d’une de ces coïn­ci­dences impro­bables aux­quelles per­sonne ne croit…

Alice Pol et Léon Plazol
Ah ça y est tu l’as vu ? Je t’a­vais dit de bien regar­der les arrière-plans, Antoine filme sou­vent des trucs sans s’en rendre compte… — pho­to Marie Augustin pour Bonne Pioche Cinéma

Le film est aus­si un bel hom­mage aux déru­sheurs et aux mon­teurs, ces hommes et femmes de l’ombre (ils sortent de leur labo une fois par an, pour Deauville, Cannes ou Gérardmer) qui font atten­tion aux moindres détails pour sélec­tion­ner et assem­bler les plans par­faits, afin de créer le rythme de l’œuvre que le réa­li­sa­teur pour­ra reven­di­quer.

S’il force par­fois un peu ses effets (le sta­giaire est tout de même un peu trop sta­giaire, la rela­tion entre Laurent et Agnès est fran­che­ment télé­pho­née…), J’irai dor­mir mou­rir dans les Carpates est dans l’en­semble plu­tôt rigo­lo, par­fois plus émou­vant, et tou­jours entraî­nant. Sans être une grande œuvre, c’est un bon moyen de pas­ser un bon moment.