The Madison
de Taylor Sheridan et Christina Alexandra Voros, depuis 2026, ****
C’est l’histoire d’un vaillant Cessna 185. Il emmène son pilote et le frère de celui-ci au fin fond du Montana pour pêcher à la mouche en ressassant la femme morte de l’un et la famille urbaine et superficielle de l’autre. Avant que le frère retourne à sa vie bourgeoise et new-yorkaise, le pilote propose une dernière sortie vers un coin paumé légendaire, grosso modo inaccessible autrement que par les airs. Après avoir fait chier leur content de poissons qui n’avaient rien demandé et regretté d’avoir engendré des crétins égoïstes, les deux frangins se décident à reconnaître que l’orage approche et remontent dans leur avion. Celui-ci fait alors exactement ce qu’on attend de lui, mais ses occupants étant décidément trop cons et faisant n’importe quoi (quand on entre dans un nuage dans un coin montagneux, on met les ailes à plat, manettes au tableau et vitesse de meilleure pente de montée pour essayer de passer au-dessus des obstacles, sérieux, c’est le B‑A-BA niveau LAPL ça), il finit par percuter un flanc de montagne et nous débarrasser de ces deux vieux cons réacs.
Au cas où vous auriez un doute : non, j’ai pas trouvé certains personnages très très sympathiques.

C’est à ce moment-là que les vrais personnages principaux de The Madison prennent leur place : en plein déjeuner entre snobinards new-yorkais ultra-riches qui ont des SUV avec chauffeur pour aller de Dior à la boulangerie (parce que dans New York, on peut pas marcher cent mètres sans se faire détrousser, j’exagère même pas, c’est textuellement présenté comme ça), un coup de fil informe la daronne que son mari et son beau-frère viennent de détruire un Cessna 185 parfaitement fonctionnel, pardon, je voulais dire, viennent de se planter comme des cons dans les montagnes entre l’Idaho et le Montana.
Voici donc Boubourge, ses filles Snobinarde et Snobinette, ses petites-filles Adochiante et Presknormale et son gendre Labrador, qui débarquent de New York à Bozeman (sans doute rebaptisée Ploucville en leur for intérieur) pour régler enterrements et successions, et qui finalement se retrouvent coincés à, euh, même pas Bozeman, non, le ranch paumé plus haut dans la vallée de la Madison, là où vivait le beauf.

Et c’est là que le grand plan de Taylor Sheridan prend enfin forme. Oui, il a sans doute fait exprès de rendre ses personnages aussi détestables que possible. Parce que du coup, on rit sans pitié de leurs déconvenues face à la nature, de leur inadaptation à des trucs basiques (vous ne verrez plus des toilettes sèches de la même manière) et de leur incompréhension des gens du coin. Vous savez, les gens du coin, qui se disent bonjour quand ils se croisent, qui s’entraident même quand ils s’entendent moyen, qui apportent de la bouffe aux endeuillés parce qu’on peut pas faire grand-chose d’autre quand on n’est pas de la famille et que ça leur fait quand même ça de moins à gérer, et qui utilisent quotidiennement sans penser à mal des termes que les élites bourgeoises ont décidé de bannir sans se demander comment les gens les emploient en vrai.
Et du coup, quand, au fil des épisodes, il va instiller une petite dose d’humanité dans chacun de ces connards arrogants et gavés de thune, ça permettra d’adoucir un peu l’opinion du spectateur, qui pourra selon son point de vue continuer à savourer leurs mésaventures, commencer à compatir un peu à leurs malheurs, se projeter dans leur évolution ou carrément s’attacher à eux.
Parce que oui, ils évoluent. La « vraie vie » selon Sheridan, dans la nature et de préférence à plusieurs miles des plus proches voisins, les modifie d’une manière ou d’une autre. Les sublimes paysages du Montana sont à son habitude magnifiquement filmés par Christina Voros, qui avait déjà réalisé certains épisodes de Yellowstone et 1883 et gère cette fois la prise de vue de toute la série.
Chaque plan est magnifique, c’est une chose ; mais surtout, chaque extérieur montre une facette de ce coin de Montana en constante évolution, où la météo alterne brumes matinales, grand soleil et orages dantesques. Et petit à petit, certains personnages s’ouvrent à cette nature toujours grandiose, à cette vie certes rude mais cohérente, basée sur la gestion de problèmes concrets, loin des cocktails et des soirées de charité qui occupent les bourgeois new-yorkais. Au point, même, que la question se pose : faut-il retourner en ville ou rester dans la vallée de la Madison ?

Ceci étant, ça reste pour l’heure l’ouverture la plus simple (voire simpliste, voire manichéenne) des Sheridan récents. On est loin de l’ambiguïté affichée d’entrée du clan Dutton, des questions de légitimité de McNamara, des personnages variés de 1883. On a une famille de gros bourges égocentriques urbains qui n’ont jamais vu un brin d’herbe, le fantôme d’un gros bourge égocentrique qui aimait la nature, on met tout ça dans plein de nature, et basta.
La série est aussi étonnamment peu violente : on a tout juste une petite estafilade qui mérite à peine quelques points de suture et quelques très gros boutons. Si vous goûtez le message naturaliste mais supportez mal les gros plans de trucs qui saignent, The Madison est sans doute la meilleure porte d’entrée dans l’univers Sheridan — même si, très honnêtement, je me resservirais sans hésiter deux doses du parfois gore mais très varié et émouvant 1883 plutôt que de regoûter à ce plat soigné, joli, pas mauvais, mais qui manque un peu de piment.
L’ensemble reste tout de même très recommandable, notamment grâce à un casting de très haut vol et des dialogues soignés. Et, bien sûr et avant tout, une photo magnifique qui vous donnera sans doute envie d’aller voir par vous-même ce genre de paysages — parce que, comme le dit la matriarche, « il avait raison : c’est pas pareil en photo ».