La famille Asada

de Ryōta Nakano, 2023, ****

Offrir un Nikon FE à un enfant de douze ans, c’est un risque. Un risque qu’il glan­douille avec son appa­reil en essayant de sai­sir ses cama­rades sur le vif au lieu de tra­vailler à l’é­cole, un risque qu’il passe la fac le nez à la fenêtre plu­tôt que dans les cahiers, un risque qu’il tanne la famille pour créer des say­nètes tirées de son enfance ou de son ima­gi­na­tion au lieu d’al­ler bos­ser comme tout le monde.

Masashi Asada photographie ses parents et son frère aîné
— Allez, on sou­rit pour Masashi !
— Punaise, ça va durer long­temps cette lubie du fran­gin ?
- pho­to Art House

Mais c’est aus­si prendre le risque qu’il fasse rire et émeuve pas mal de monde, et qu’il soit dis­po­nible pour filer un coup de main après le séisme du Tōhoku. Et comme il est pho­to­graphe, il va faire ce qu’il sait faire : réunir, net­toyer pré­cau­tion­neu­se­ment, trier et expo­ser les pho­tos trou­vées dans les décombres, afin que les vic­times du tsu­na­mi puissent récu­pé­rer leurs sou­ve­nirs — qui s’a­vèrent, pour beau­coup, être leurs biens les plus pré­cieux, les seuls réel­le­ment irrem­pla­çables, les seuls sus­cep­tibles de les rat­ta­cher aux quelque 18000 morts.

Donc voi­là, en deux tableaux : un por­trait de pho­to­graphe / fils cadet / loser de la famille qui veut créer des images comiques ; et une repré­sen­ta­tion d’une petite goutte dans la recons­truc­tion et la rési­lience des Japonais après la dévas­ta­tion. Le fil rouge, c’est la famille, qui a per­mis à Masashi Asada de faire son pre­mier livre et qui l’a moti­vé pour sau­ver et trier des mil­liers de pho­tos des autres.

Des victimes du tsunami recherchent leurs photos accrochées dans la cour d'une école
Quand des mil­liers de per­sonnes cherchent un sou­ve­nir de leurs proches… — pho­to Toho Pictures

C’est joli, c’est tendre, ça pré­sente et ça cri­tique un peu aus­si la famille tra­di­tion­nelle japo­naise, c’est par­fois drôle, c’est sou­vent tra­gique et émou­vant (et pas seule­ment dans les décombres de Sendai), et c’est tou­jours bien­veillant. Ça sonne aus­si géné­ra­le­ment juste, mal­gré le ridi­cule de cer­taines situa­tions1, par la grâce d’ac­teurs légers qui cabo­tinent juste ce qu’il faut.

Et puis, bon point inha­bi­tuel, les vues à tra­vers le viseur sont de vraies vues à tra­vers le viseur, où on voit les vrais index d’ex­po­si­tion se bala­der et un vrai stig­mo­mètre fonc­tion­ner. Ça change des plans sur les­quelles un gra­phiste incom­pé­tent a sur­im­pri­mé des motifs cen­sés repré­sen­ter le viseur d’un reflex, et ça fait de La famille asa­da un vrai film pour photographes.

Vue dans le viseur de la famille dont la fille cherchait des photos de son père
f/8 et être là, l’œil dans le viseur, en face des sujets… — pho­to Toho Pictures

Bref, sans être un grand film bou­le­ver­sant qui mar­que­ra l’his­toire, c’est un bon moyen de pas­ser deux heures agréables, dans la bonne humeur mal­gré des thèmes par­fois dra­ma­tiques, avec un point de vue ori­gi­nal sur la pho­to de famille — qui est elle aus­si, en fait, de la vraie « grande » photographie.

  1. En même temps, un pho­to­graphe ne doit jamais avoir peur du ridi­cule, ça met les sujets à l’aise et cer­tains points de vue imposent des posi­tions sca­breuses.[]