Nimitz, retour vers l’enfer
de Don Taylor, 1980, ****
Y’a des fois, au détour d’une conversation, vous vous demandez ce que ça valait, ce truc que vous adoriez quand vous étiez ado. Et vous vous refaites Nimitz, retour vers l’enfer, un des premiers films à montrer le Tomcat sous tous les angles — six ans avant Top gun.
La bonne nouvelle, c’est que ça a plutôt bien vieilli. Mené sur un tempo adagio, le montage profite d’un rythme maîtrisé et entraînant à défaut d’être ébouriffant. Les acteurs font leur boulot avec bonne volonté, Douglas est aussi convaincant que d’habitude, Ross très naturelle dans son personnage.

À ce sujet, Laurel détonne un peu dans le paysage des films de guerre de l’époque : elle est autonome, ambitieuse, assume ses choix, ne crie pas et ne chouine pas pour rien, bref, comme elle le dit à propos du plafond de verre des femmes en politique dans les années 1940, « Si mon physique fait qu’ils entrouvrent la porte, Dieu les protège quand je serai entrée ! » Évidemment, le test de Bechdel est loin, vu que c’est littéralement la seule femme qu’on voit de tout le film, mais elle a un vrai rôle qui dépasse de loin le simple faire-valoir — et elle pousse jusqu’à se moquer de ceux qui la prennent pour une décoration du bureau du sénateur.
L’autre bonne nouvelle, c’est que même les scènes aériennes ont relativement bien vieilli. Okay, c’est pas Les chevaliers du ciel ou Athos, mais c’est beaucoup mieux que Top gun. La Navy a joué le jeu à fond en mettant le Nimitz et une cinquantaine de marins à la disposition de la réalisation et en envoyant des Tomcat simuler des combats avec des T‑6 (maquillés en Zéro, évidemment), en patrouille lâche avec des aéronefs de prise de vue. Du coup, on a de vraies plans air-to-air, avec de vrais avions, complétées par des images tournées pour Tora ! Tora ! Tora ! (qui avait un budget beaucoup plus élevé et a fourni aux productions américaines plein de rushes à utiliser pendant des décennies).

Ça a évidemment un petit côté clip de recrutement de la Navy, ainsi que pub pour Grumman : historiquement très présent sur les porte-avions américains, le constructeur profite non seulement d’une superbe présentation du Tomcat (sa star du moment), mais aussi du Hawkeye, de l’Intruder et du Prowler, qui montrent tous ce qu’ils savent faire. Le Corsair II est le seul avion non-Grumman à avoir un vrai rôle, et il fait une moins bonne pub pour son fabricant : il a une panne de crosse qui impose un appontage dans la barrière !1 Cela n’empêche que la volonté de réalisme est réelle, le film prenant soin de montrer (sans vraiment l’expliquer il est vrai) la différence de domaine de vol entre les appareils : on voit les Tomcat faire des ciseaux pour rester derrière les Zéro sur les plans avant le combat, et durant celui-ci, ils font des passes permettent de profiter de leur puissance et de leur vitesse sans chercher à rester placés en position de tir (ce dont ils seraient incapables).
Il en va de même pour le fonctionnement de la passerelle, qui « sonne » juste, et en fait l’ensemble de la vie à bord du navire. C’est plutôt un bon film militaire, avec juste une poignée de bizarreries, souvent nécessaires pour que le scénario avance. En particulier, on a du mal à croire qu’un pilote japonais puisse aussi facilement désarmer ses gardes, piquer un M16 et prendre une otage avant de se faire plomber.

En revanche, Nimitz, retour vers l’enfer a une grosse faiblesse scénaristique : on a l’impression que les auteurs ont pris peur devant l’audace de leur idée (pour les distraits du fond : ça aurait donné quoi si le Nimitz, avec sa puissance de tir et ses outils de reconnaissance modernes, s’était trouvé en position d’intercepter la flotte japonaise le 7 décembre 1941 à l’aube ?). Et comme un cheval qui prend peur, ils ont refusé l’obstacle à la dernière seconde. Après avoir soigneusement préparé le terrain, après avoir évoqué les aspects juridiques et les paradoxes temporels en jeu, après avoir mis tout le navire en état d’alerte, bon, on peut quand même pas changer l’Histoire, ça nous obligerait à écrire une heure d’uchronie pour montrer les conséquences… Allez hop, retour à la maison.
Il n’y a d’ailleurs aucune explication au voyage temporel, ce que j’avais trouvé assez osé quand j’étais ado, je veux dire, c’était tout le fondement du film qui était juste là, comme ça, sans origine ! Soit dit en passant, contrairement à ce que racontent beaucoup de critiques, Nimitz, retour vers l’enfer n’est du coup pas un film de science-fiction : pour autant qu’on sache, c’est un orage chelou et c’est tout, donc ça coche la case « fantastique » mais pas « SF« 2. En revoyant le film trente ans plus tard, c’est plutôt un des éléments laissés en suspens d’une fin bâclée pour laquelle les scénaristes n’avaient sans doute pas d’idée convaincante.
Reste donc un film étonnant, franchement réussi sur le plan technique (surtout quand on pense à son budget relativement modeste), d’une modernité inattendue par certains aspects (surtout quand on pense qu’il se déroule entre 1980 et 1941), mais dont la fin tombe comme un cheveu sur la soupe — ou plutôt comme un bon repas sans fromage ni dessert.
- En fait, il devait juste faire de la figuration comme les Viking, Crusader et autres Skywarrior qui décorent les arrière-plans, mais un vrai accident s’est produit pendant le tournage sur le Nimitz, l’équipe a filmé l’événement et la réalisation a décidé de l’intégrer au film.[↩]
- Dans la novélisation de Martin Caidin, il y a un embryon d’explication qui justifie le label « SF », mais absolument rien dans le film.[↩]