The Stringer : un photographe pour l’histoire
de Bao Nguyen, 2025, **
Les événements historiques sont souvent propices aux rumeurs diverses et variées. Les œuvres artistiques majeures également. Alors, quand une photo marque l’Histoire, il est peu surprenant qu’elle nourrisse les soupçons. L’exemple emblématique, c’est la Mort d’un soldat républicain de Capa, qui aurait été posée, ou prise ailleurs, ou prise par Gerda Taro, ou peut-être même prise par Capa à la volée sur le front comme il l’a dit, on n’en sait rien.

The Stringer s’intéresse à une autre photo célèbre, peut-être plus encore (surtout aux États-Unis) : La terreur de la guerre, plus connue chez nous sous le surnom La petite fille au napalm. Sa théorie : elle n’a pas été prise par Nick Ut1, crédité à l’époque par Associated Press, mais par un pigiste et chauffeur, Nguyễn Thành Nghệ. Horst Faas, directeur du bureau d’AP à Saïgon, aurait décidé de l’attribuer à Ut pour différentes raisons, allant du prestige de l’agence à la culpabilité d’avoir missionné Huỳnh Thanh Mỹ, frère aîné de Nick Ut, le jour de sa mort.
Depuis la sortie du film, AP a publié un énorme dossier (plutôt solide au demeurant) pour nier ses affirmations, Ut a porté plainte pour diffamation, World Press Photo a suspendu le crédit de la photo, ça a énormément fait parler beaucoup de monde, et ceux qui savent, et bien… Soit ils sont morts, soit ils la ferment, soit ils sont Ut et Nghệ eux-mêmes.
Donc, le film.
Commençons par un truc clair : c’est un documentaire orienté avec une narration à l’américaine. Ça veut dire, d’une part, une prise de recul absolument minime, la reprise sans critique des propos des interviewés, un survol systématique de toute théorie alternative ; et d’autre part, des interviews interminables où on répète en boucle les mêmes choses, des centaines de plans coupes mollassons sur la famille, une mise en scène des enquêteurs franchement forcée.

The Stringer fait quasiment 1 h 40, mais honnêtement, il serait beaucoup plus intéressant au format 52 minutes (ou même 30 min). J’ai pas chronométré, mais j’ai l’impression qu’un tiers du film tourne autour de la famille de Nghệ, ses enfants qui se souviennent avoir vu la photo sur le frigo, ses proches qui se souviennent qu’il disait avoir pris cette photo, tout ça. Si on a une once d’esprit critique, on se rendra aisément compte que ça n’apporte absolument rien à la question : que des gens qui n’étaient pas là soient convaincus que leur père ou leur ami est honnête, c’est juste du bruit — ça détourne du sujet et ça joue sur la corde sensible. Et je ne parle même pas du remplissage sur la journaliste vietnamienne qui recherche les traces de Nghệ, qui reprend les recettes de Michael Moore et Élise Lucet mais sans le suspense ni l’immersion. Quant au très long témoignage de Carl Robinson, faut vraiment avoir passé dix minutes aux toilettes sans mettre en pause pour ne pas se dire « Non mais c’est bon on a compris qu’il se sent coupable, on peut passer à la suite ? »
En somme, il ne manque que les coupures pubs et la grosse voix off « Gary trouvera-t-il la preuve qui changera le cours de l’humanité ? » pour en faire un vrai docu télévisuel américain façon Ice Airport Alaska.
Il y a aussi des passages spectaculairement malhonnêtes, comme ceux qui remettent en cause la participation de Nick Ut au sauvetage de Phan Thị Kim Phúc en se basant sur… un témoignage d’un gars d’AP qui dit en gros « quand l’agence cherchait où elle était, Nick n’a pas bougé » et un témoignage d’époque de la mère de Kim Phúc qui dit que son frère a mené sa fille à l’hôpital.
Le premier n’apporte évidemment rien : toute l’agence savait où avait eu lieu l’attaque, Kim Phúc avait été prise en charge à l’hôpital le plus proche, elle a été assez facile à retrouver. Par ailleurs, toute l’agence savait aussi que Nick Ut avait continué à « travailler la scène » pendant qu’on emmenait Kim Phúc à l’hôpital : il n’a jamais prétendu l’avoir accompagnée jusqu’à son lit.
Quant au deuxième témoignage, que les auteurs présentent comme la preuve que la famille de la victime savait que Ut n’était pas là, il n’apporte pas plus de certitude. Selon la version courante des événements, elle a été emportée dans le fourgon des journalistes avec plusieurs d’entre eux et d’autres civils. Personne n’a jamais dit que son oncle ne l’avait pas accompagnée, et ça n’exclut pas qu’Ut ait fait partie de ceux qui l’avaient installée dans le véhicule. Le film est en revanche muet sur les témoignages de Kim Phúc, qui a dit plusieurs fois que son oncle lui avait dit qu’Ut l’avait aidée : il est tout à fait plausible qu’ils l’aient tous les deux emmenée.
Sur cette séquence, Bao Nguyen (réalisateur) et Gary Knight (principal auteur du documentaire) ont une présentation grossièrement malhonnête des choses. En fait, ils semblent se placer dans le rôle d’un procureur qui, outre le sujet jugé, s’attache à démonter l’image d’un accusé dans l’esprit du jury, plutôt que dans celui d’un documentariste qui cherche à reconstituer les faits. Autre séquence franchement problématique : celle où Gary Knight donne rendez-vous à Nick Ut à la terrasse d’un hôtel et où celui-ci ne vient pas. C’est de toute évidence une reconstitution, ça pue l’invention, et c’est le seul truc qui prétend montrer que les auteurs de The Stringer auraient été honnêtes et auraient donné à Ut l’occasion de donner librement sa version des faits. Franchement, Colin Powell était plus crédible quand il expliquait avoir la preuve que Saddam avait des armes de destruction massive.

Donc à ce stade, c’est assez nul, et je ne comprends pas comment la critique peut être aussi enthousiaste.
Mais il y a aussi des vrais morceaux de documentaire, qui rendent le film franchement intéressant par moments.
Il fait ainsi découvrir au grand public cette réalité connue des photographes de terrain : souvent, on est douze à faire grosso modo la même photo, et même entre photographes, il est difficile de savoir exactement qui a pris quelle image.
Il détaille aussi le fonctionnement des agences de presse et des publications, qui ont tout intérêt à mettre en avant leur personnel plutôt que les pigistes et indépendants, quitte à tordre un peu la réalité çà et là. Parce que pour l’image de l’agence, « on a embauché ce petit jeune il y a cinq ans, on l’a formé, on lui a donné sa chance et aujourd’hui il a un Pulitzer et un World Press », ça fait mieux que « y’a quatre gus qui nous ont ramené des photos, on les a développées, on serait passés à côté de celle-là si le directeur du bureau l’avait pas choisie lui-même, on a filé vingt balles au type qui avait apporté le négatif et voilà qu’on a un Pulitzer et un Word Press qui nous tombent dessus ». C’est un secret de polichinelle chez les reporters : des photos prises par un accompagnateur et créditées du journaliste qui lui avait prêté son appareil ou des interviews débloquées et menées par un fixeur ou un localier et signées par l’envoyé spécial qui suivait le mouvement, c’est très courant. 2
Enfin, la reconstitution de la scène, qu’on attend hélas une heure, est très minutieuse, intéressante et éclairante. On ne remerciera jamais assez, d’ailleurs, l’équipe d’ITN, dont le film d’actualité (qui à l’époque montrait surtout l’erreur dramatique des Skyraider sud-vietnamiens) a permis de placer assez précisément les différents intervenants. Et c’est le point plutôt convaincant du film, qui soutient (enfin !) les témoignages d’un demi-siècle après les faits. Parce qu’à la lumière de celui-ci, une chose semble certaine : il y a un bug dans les crédits de l’agence AP ce jour-là. Ut aurait pu prendre La terreur de la guerre (ça peut sembler étonnant vu sa position quand il apparaît sur le film d’ITN, mais on ne connaît pas le délai écoulé, il dit avoir reculé rapidement pour prendre une image avec une longue focale, et surtout j’ai vu des photographes parcourir des distances surprenantes à des vitesses stupéfiantes parce qu’ils entrevoyaient une vue à saisir), mais alors il n’aurait pas pu prendre d’autres photos qui lui sont attribuées, plus bas sur la route. Nghệ semble beaucoup mieux placé, mais pas idéalement non plus (mais encore une fois, c’était un photoreporter : il peut avoir fait quelques dizaines de mètres en quelques secondes tout en photographiant comme un forcené).

Petit aparté pour ceux qui s’intéressent vraiment à la question de l’attribution de La terreur de la guerre : en vrai, l’élément le plus parlant est sans doute une des conclusions de l’enquête d’AP, qui dit qu’en examinant le négatif, l’appareil photo le plus plausible est un Pentax. Ut a longtemps dit qu’il avait photographié avec un Leica et qu’il avait des Leica et des Nikon. On le voit d’ailleurs sur le film d’ITN portant un télémétrique et un reflex à gros prisme. Depuis, il dit qu’il emportait aussi le Pentax de son feu frère, et qu’il pouvait l’avoir utilisé ce jour-là. Nghệ, lui, ne semble avoir qu’un appareil (logique, c’est un indépendant et il était là comme chauffeur à la base), c’est clairement un reflex et son pentaprisme ressemble pas mal à un Pentax (moins proéminent que les pentaprismes amovibles des Nikon de l’époque). Mais chose rigolote, dans les archives de NBC News, AP a également trouvé un troisième candidat : Huỳnh Công Phúc, photographe militaire, placé pile au bon endroit à peu près au bon moment, et qui lui aussi proposait parfois ses pellicules à l’agence AP de Saïgon. Ça montre bien que savoir qui était où ce jour-là est mission impossible… Fin de l’aparté, revenons au film.
Il y a un truc absolument certain en revanche, un truc très important que The Stringer oublie totalement, dont le dossier AP n’a que faire, que tout le monde oublie systématiquement : c’est le journaliste d’ITN Christopher Wain qui a eu le bon réflexe de vider sa bouteille sur l’épaule et le dos de Kim Phúc. C’est également lui qui a remué les autorités locales pour l’emporter dans un service spécialisé alors qu’elle semblait condamnée dans l’hôpital local. Bref, c’est lui le vrai héros du jour, il a clairement sauvé ce qui restait de la peau de Kim Phúc, et la question de qui a pris une photo sur les dizaines prises à ce moment-là est un peu secondaire à côté de ça.
Au final, entre reconstitution soignée quoique orientée et biais de sélection évident, il est difficile de se faire un avis sur la question centrale du film. Celui-ci reste intéressant pour qui s’intéresse aux conditions de travail des photographes à l’époque, à la politique des agences, au traitement médiatique de la guerre du Vietnam ou au devenir des réfugiés. Mais il est assez mollasson, les effets de narration sur des séquences inutiles et larmoyantes nuisent franchement à l’intérêt du spectateur, et son honnêteté reste franchement douteuse.
- Huỳnh Công Út, surnommé Nick dès les années 60, a été naturalisé américain et signe ses travaux sans accentuer son prénom.[↩]
- Du reste, ce système arrange parfois tout le monde : les locaux n’ont pas forcément intérêt à ce que leur nom apparaisse, ce qui les désignerait comme collabos ou ennemis pour le camp d’en face alors qu’ils ont juste fait leur boulot et pris l’argent là où il était. Ce qui n’empêche que réattribuer leurs œuvres sans leur accord garde souvent un bon relent raciste et colonial.[↩]