Punky Brewster
de David W. Duclon, 1984–1988, ****
Vous savez ce que c’est, la mémoire ? C’est un truc de notre cerveau qui permet de stocker des informations.
Enfin, des traces d’informations, qui se recombinent en permanence et qui ressortent sous une forme parfois très, très, très chelou.
Quand je me suis dit « tiens, si je revoyais Sois prof et tais-toi ! ? », il y avait un épisode que j’attendais, qui devait logiquement se trouver dans la première saison, mais certains détails de mon souvenir ne collaient pas avec l’image que j’avais de cette série. Cet épisode, c’était celui sur l’explosion de Challenger. Je revoyais bien Charlie échanger avec ses élèves tout en réalisant qu’une consœur venait de mourir avec le reste de l’équipage, mais je voyais des gosses beaucoup plus jeunes que les lycéens de cette série.
Et pour cause : cet épisode n’existe tout simplement pas.
J’ai donc cherché un truc du genre « tv series Challenger accident », et je suis tombé sur Punky Brewster. Ça ne me disait absolument rien, mais manifestement c’était elle qui avait traité de cet accident. Et vu que le synopsis parlait d’un vieux photographe ronchon qui voyait débarquer une gamine curieuse et amusante accompagnée d’un chien super-intelligent, je me suis dit que pourquoi pas.

Et donc, au fil des épisodes, j’ai eu des bribes de « ah mais oui j’ai déjà vu ça » çà et là, sans jamais avoir le sentiment d’avoir réellement suivi la série. Elle a été rediffusée à partir de l’automne 87 dans Club Dorothée, et à cette époque je passais mes mercredis après-midi chez une voisine qui avait la télé. Je me souviens bien y avoir regardé régulièrement Ulysse 311 et Les mystérieuses cités d’or, je suppose que Punky Brewster devait faire partie du tas mais sans m’avoir marqué plus que ça.
Fun fact pour finir sur les limites de ma mémoire : j’avais aussi oublié de faire un billet sur Punky Brewster. Mais ce titre a surgi dans une discussion le week-end dernier et ça m’a rappelé qu’après avoir vu toute la série, elle méritait un article. Et oui, du coup, j’ai aussi fait celui sur Sois prof et tais-toi ! pour pouvoir faire cette intro introspective dans l’ordre.
Bref, cette intro fait déjà 400 mots, passons à Punky.

Donc, le présupposé est assez simple. Henry a une bonne soixantaine. Veuf et ronchon, il tient un petit studio de photographie à Chicago et complète ses revenus en gérant l’immeuble où il habite, jonglant entre les problèmes des locataires, les restrictions du propriétaire et l’incompétence de l’agent d’entretien.
Parallèlement, Punky, une gamine de huit ans, attend devant une supérette avec son chiot, Brandon. Le soir venu, sa mère ne revenant pas, elle part en quête d’un abri et finit par trouver un appartement vide. Elle sympathise avec la gamine du dessus, qui a sensiblement son âge et commence à lui apporter de la nourriture, et survit ainsi quelques jours, jusqu’à ce qu’Henry la découvre. Il l’invite à dîner, elle lui raconte son histoire, il décide de l’aider à retrouver sa mère et, surtout, d’affronter les services sociaux pour pouvoir l’héberger en attendant.

Voilà, on vient de passer une heure et demie et déjà, plusieurs choses méritent d’être notées.
D’abord, la tonalité très variée. Les passages où Punky cherche un abri sont honnêtes : on voit bien qu’il est difficile de survivre sans vrai logement à Chicago, la « ville du vent » où il caille dès septembre. Ceux où Henry se débat avec une cliente du studio sont de la farce presque vaudevillesque, drôle et inconséquente. Ceux où les deux héros ont affaire à l’administration oscillent entre véritables réflexions sur la prise en charge des enfants isolés et comédie d’aventures quand il faut passer outre le gardien de l’orphelinat pour s’évader.

Ensuite, le format. À l’époque, rares sont les séries sérieuses à proposer de véritables arcs narratifs sur plusieurs épisodes ; on a au mieux un « épisode double » occasionnel. Quant aux séries pour enfants, elles sont calibrées pour proposer des pauses publicitaires avec la régularité d’un métronome suisse et tous les épisodes ont la même structure. Punky Brewster attaque d’entrée avec un épisode triple, dont toutes les intrigues ne sont pas bouclées à la fin : on clôt l’arc « Punky trouve une maison », mais il reste encore à l’installer (elle squatte le canapé), à l’inscrire à l’école, à trouver le budget qu’elle et son chien consomment… Et parallèlement, dès la quatrième semaine, la série ose aussi des « demi-épisodes » de moins d’un quart d’heure, plus légers que les épisodes normaux, que les gamins pouvaient regarder après le sport ou même rater sans perdre le fil de l’histoire.
Les demi-épisodes disparaissent rapidement, mais les épisodes multiples perdurent et l’ensemble des quatre saisons intègre des arcs narratifs, traités parallèlement aux sujets du jour. Un arc principal de la saison 2, qui commence avec l’incendie du studio d’Henry et se conclut avec l’adoption de Punky, s’étale même sur cinq épisodes, chacun ayant sa propre intrigue (que devient un gosse quand son gardien est hospitalisé, comment financer une nouvelle boutique, les liens entre familles d’accueil et enfants placés, etc.). Une construction assez courante de nos jours, mais plutôt novatrice en 1985.

Bon, soyons clairs, certaines conclusions d’épisodes ou d’arcs sont un peu naïves. L’inévitable (à l’époque) épisode anti-drogues, par exemple, est aussi subtil qu’un discours de Nancy Reagan et se résout presque aussi bêtement que son équivalent chez MacGyver. De même, les coups de cœur de Cherie sont souvent lourdingues. Bref, ça reste globalement de la comédie pour enfants et ça se sent.
Ça se voit, aussi, avec des décors assez artificiels, l’absence quasi totale d’extérieurs, une prise de vue très basique et une réalisation assez théâtrale – heureusement, les acteurs sont à la hauteur, le phrasé impeccable de George Gaynes allant bien à son personnage tandis que Soleil Moon Frye et T.K. Carter offrent des interprétations plus détendues et naturelles.
Mais la série offre des personnages variés, de la petite snob égoïste à l’amie indéfectible en passant par le gosse appliqué et travailleur mais tout simplement stupide, et joue régulièrement avec les stéréotypes pour mettre en valeur la variété des caractères et en faire évoluer certains – Margaux, en particulier, est absolument insupportable au début, mais finit par avoir son passage à vide et prendre un peu de recul sur sa vie, sans pour autant se départir de son égocentrisme.
Et surtout, les auteurs n’hésitent pas à traiter chaque sujet avec un ton adapté, quitte à finir un épisode sur une touche tragique. Ils se permettent aussi de parler de thèmes inhabituels dans les séries pour enfants, comme évidemment l’adoption, mais aussi l’euthanasie des animaux malades ou blessés, et même la puberté, avec un épisode mémorable où Punky explique à Henry qu’elle commence à avoir des seins et qu’elle a besoin d’un soutien-gorge. Ce passage oscille entre farce et information utile, et il doit être plutôt réussi puisque la très religieuse et conservatrice chaîne The Family Channel a décidé de sauter cet épisode quand elle a diffusé la série. Punky Brewster traite aussi de mort, de deuil (y compris à très long terme : c’est six ans après l’accident de ses parents que Cherie commence à affronter la question), de dépendance aux médicaments (de manière beaucoup plus subtile que les drogues), d’obésité, d’illettrisme, de pauvreté et de loyers à payer, de violences familiales… Les points de vue changent aussi, certaines intrigues étant centrées sur des personnages secondaires afin d’obliger le spectateur (et, souvent, Punky) à prendre en compte les sentiments, les envies et les besoins des autres.

Et donc, on parle de l’explosion de Challenger.
Il faut rappeler que ce vol devait être le premier vol spatial d’une pure civile, Christa McAuliffe, suite au programme « un professeur dans l’espace ». Elle devait donner deux cours en direct, qui allaient être diffusés dans les écoles du pays, et avait passé l’année à faire le tour des plateaux télé pour présenter le projet. Les préparatifs étaient donc très suivis par les élèves de primaire et de collège. Pour ne rien arranger, le décollage de Challenger a eu lieu a 11 h 38 heure de la côte est, 8 h 38 heure du Pacifique : c’était pile le créneau qui permettait à toutes les écoles des États continentaux de diffuser le lancement en direct. Ajoutez que les médias n’avaient pas grand-chose à se mettre sous la dent cette semaine-là et en ont fait des tonnes pendant plusieurs jours, souvent sans véritable analyse ni prise de recul, et vous obtenez un traumatisme massif pour toute une génération d’écoliers.
Or, Punky voulait devenir astronaute, ç’avait été dit çà et là au détour des conversations. Les auteurs ont donc choisi d’intégrer l’accident dans la série, en traitant du traumatisme de leur héroïne mais aussi des autres élèves et de leur prof — qui n’est donc pas Charlie Moore, mais Mike Fulton2. Buzz Aldrin, deuxième homme à marcher sur la Lune, a bousculé son planning pour participer au tournage, et le script évoque l’histoire de l’exploration au sens large, des premiers navigateurs aux astronautes, avec son lot de risques et de découvertes. Diffusé six semaines après l’accident, cet épisode est clairement un des plus marquants de la série : l’écriture douce-amère est particulièrement soignée pour favoriser la discussion et soutenir l’idée que les accidents, ça arrive, mais que si on doit arrêter tout ce qui peut mal finir, il faudra littéralement tout arrêter.

Voilà donc une série plutôt comique et légère, souvent assez superficielle, mais capable de se frotter à des sujets très sérieux avec une grande finesse.
Le succès n’a pas vraiment été au rendez-vous, et les audiences juste passables ont poussé NBC à mutualiser la production après deux saisons, puis à arrêter la série après la quatrième. Il reste donc une petite œuvre inégale mais variée et parfois courageuse, sous-estimée et méconnue, mais qui se regarde encore avec plaisir.
- Tiens, un brouillon commencé il y a des années qu’il faudrait que je finisse, d’ailleurs…[↩]
- Pour la défense de ma mémoire, c’est un peu le même genre d’enseignant, curieux, prêt à échanger avec ses élèves et à soutenir leur esprit critique ; il est juste plus jeune d’une vingtaine d’années et beaucoup plus noir. 😅[↩]