Red tails

d’Anthony Hemingway, 2012, **

Il y a des films qu’on a envie d’ai­mer. Pensez donc : des pilotes de 1944, relé­gués à des tâches secon­daires parce qu’au­cun bom­bar­dier ne veut être pro­té­gé par un nègre, volant encore sur des P‑40 limi­tés face aux der­niers chas­seurs alle­mands, qui ne peuvent même pas boire un verre vu que le bar de l’es­ca­drille est réser­vé aux offi­ciers blancs, qui doivent lut­ter contre les pré­ju­gés autant que contre l’en­ne­mi et finissent par prou­ver qu’ils peuvent faire le taf aus­si bien que n’im­porte qui — sta­tis­ti­que­ment, ils ont rame­né plus de bom­bar­diers que la moyenne des chas­seurs d’es­corte amé­ri­cains en Méditerranée.

Je suis très fier de mon P‑51D tout neuf. Bon, en vrai, j’a­vais plu­tôt un P‑51B, mais le D est plus joli non ? — pho­to Lucasfilm

Oui, mais il y a des films que, si on est hon­nête, on a du mal à aimer. Vous savez, ces films pleins de cli­chés, avec le sur­doué tête brû­lée qui fait peur à ses cama­rades et va atta­quer un des­troyer tout seul, pour le fun, en fin de mis­sion, et son chef tor­tu­ré par la guerre, les doutes et l’al­cool ; ces films où l’en­ne­mi est un méchant bala­fré qui suit les héros d’un bout à l’autre et connaît tous les res­sorts de l’his­toire… Alors que, hon­nê­te­ment, quand vous êtes enfer­mé dans un Messerschmitt et que vous com­bat­tez à quelques cen­taines de mètres de gens cas­qués en lunettes d’a­via­teur et masque à oxy­gène, j’ai du mal à pen­ser qu’au pre­mier coup d’œil, vous savez si votre adver­saire est bron­zé.

Ouais, je suis en plein com­bat, pour­quoi je m’embêterais à mettre à masque à oxy­gène ? — pho­to Lucasfilm

En fait, l’i­dée de base est de George Lucas, qui a éga­le­ment pro­duit très acti­ve­ment le film, et ça se sent. Pas seule­ment dans le fait que les acteurs sont livrés à eux-mêmes — ceux qui savent s’au­to-diri­ger sont bons, les autres ont l’air de plan­ter des choux — mais aus­si parce que glo­ba­le­ment, ça res­semble fou­tre­ment à un Star wars, avec ses gen­tils très gen­tils, son gen­til un peu bor­der­line de ser­vice mais quand même très gen­til en fait, ses méchants très bêtes et très méchants, son action réa­li­sée avec soin, ses effets spé­ciaux très tra­vaillés, son amou­rette tota­le­ment hors-sujet et ses scènes émou­vantes sur­ven­dues et aus­si ori­gi­nales qu’une 208 blanche sur un par­king à Poissy.

Dis, fis­ton, tu crois vrai­ment que tu vas pas­ser l’an­née ici, sans chan­ger de base, alors que le front remonte à toute vitesse vers le nord ? — pho­to Lucasfilm

Les ama­teurs d’Histoire seront tout aus­si par­ta­gés : d’un côté, l’é­po­pée des Tuskegee Airmen n’est pas très connue de la popu­la­tion, les œuvres qui en parlent sont sou­vent assez arides, et il est bon qu’un film réso­lu­ment grand public, un vrai block­bus­ter à pop-corn, vienne popu­la­ri­ser cet épi­sode de la Seconde Guerre mon­diale. D’un autre côté, outre l’ou­bli qua­si sys­té­ma­tique des masques à oxy­gène et d’autres détails maté­riels du même genre, Red tails tor­ture l’Histoire à plu­sieurs reprises, en fai­sant des Tuskegee Airmen les pre­miers vain­queurs d’un Messerschmitt 262 ou en repre­nant la légende selon laquelle aucun bom­bar­dier qu’ils escor­taient n’au­rait été des­cen­du.

Le bilan est donc simple : un film bour­ré de bonnes inten­tions, dont l’exis­tence même est louable, ryth­mé et entraî­nant, mais qui souffre de per­son­nages cari­ca­tu­raux et pré­vi­sibles, d’une pile de cli­chés et d’ap­proxi­ma­tions his­to­riques, et s’a­vère fina­le­ment tout à fait oubliable.