The leftovers

de Damon Lindelof et Tom Perrotta, depuis 2014, ****

C’est, à la base, l’histoire de ce qui se passe après qu’un humain sur cinquante a disparu, en un instant, sans laisser de trace.

Mais c’est aussi l’histoire d’un cerf qui a pris la mauvaise habitude de rentrer dans les maisons, de s’y perdre, et d’essayer de sortir en saccageant tout sur son passage. C’est aussi l’histoire d’un messie qui pense que la jeune fille qu’il a mise enceinte est la plus précieuse personne de l’univers. C’est l’histoire d’un adepte qui va la protéger. L’histoire d’un curé dont la femme a été blessée dans un accident. Celle d’une secte de fumeurs silencieux qui veulent rappeler aux autres leur culpabilité. D’une gamine a qui sa mère manque. D’une femme à qui toute sa famille manque. D’un type qui abat les chiens errants. D’un ancien flic retenu à l’asile parce qu’il entendait des voix. D’un flic qui entend des voix.

Les « leftovers », en anglais, ce sont les restes. Cela désigne les personnages, bien sûr, qui ont été laissés là pendant que d’autres subissaient un enlèvement mystérieux ; mais les restes, ce sont aussi les vestiges des disparus, les souvenirs, les sentiments qu’ils ont laissés. Ce sont les traces de santé mentale qui subsistent dans le personnage central, lorsqu’il se rend peu à peu compte qu’il a des absences et parle à des gens qui n’existent pas. Et les morceaux de la société, traversée par les oppositions entre ceux qui essaient d’oublier pour continuer à vivre et ceux qui cultivent leur manque comme un martyre ; ceux qui pleurent les disparus tels des héros et ceux qui mettent un point d’honneur à rappeler qu’ils étaient des humains parfois traîtres et faibles ; ceux qui n’ont perdu personne et ceux qui sont restés seuls dans des maisons vides ; ceux qui arrêtent de fumer et tentent de reconstruire et ceux qui s’appellent les « restes coupables », qui s’habillent en blanc et grillent silencieusement clope sur clope en semblant juger leurs semblables.

leftovers
Image © HBO

The leftovers, c’est irracontable. C’est lent, psychologique, symbolique. C’est surprenant et déroutant. C’est impeccablement maîtrisé, avec une introduction aussi bordélique, fascinante et incompréhensible que la première demi-heure de Rencontres du troisième type, une narration qui alterne entre histoires parallèles et centrages sur tel ou tel personnage, et une convergence progressive vers un ensemble qui n’est finalement qu’un prétexte. C’est une exploration méthodique des personnages, les fous, les croyants, les athées et les blasés, et de leurs histoires, dans une construction implacable qui ne donne aucune réponse. C’est un ensemble étonnamment cohérent de sensations éparses, entre curiosité, deuil, souffrance, abandon, injustice, haine, amour ou désorientation.

Ce n’est certainement pas une série grand public : ça exige une attention soutenue, un détail de l’épisode 3 pouvant devenir important dans l’épisode 8, et on gagne beaucoup à saisir les mises en abîmes qui passent. Ça joue beaucoup sur les impressions et les faux-semblants, c’est prenant plutôt que distrayant, c’est limite déprimant et vaguement nihiliste. Au bout du compte, ça laisse plein de sentiments complexes mélangés. On pourrait trouver ça franchement intello, et il est sûr que ça que ça détonne sérieusement dans le paysage des séries télé habituelles.

Mais une fois de temps en temps, un truc qui malaxe le cerveau au lieu de le distraire, ça fait ma foi du bien.