La crème de la crème

de Kim Chapiron, 2013, ‚***

Jaffar, étu­diant beur de deuxième année dans une école de com­merce, n’a pas de bol : il est un pro­duit sans demande… Or, le cam­pus, c’est comme le mar­ché du luxe : la demande attire la demande. Démonstration de Kelly, étu­diante admise sur dos­sier en pre­mière année : en met­tant une jolie fille, croi­sée au super­mar­ché, dans les bras de Jaffar pen­dant une soi­rée, sa cote remonte et il com­mence à atti­rer la demande. Du coup, Kelly, Dan et Louis décident de mon­ter un petit busi­ness pour foutre en l’air la hié­rar­chie bien ordon­née du cam­pus : invi­ter des filles aus­si jolies qu’étrangères à leur uni­vers pour faire remon­ter la cote des inves­tis­seurs inté­res­sés. Seul petit sou­ci : en droit fran­çais, ça s’appelle « proxé­né­tisme ».

Ça, c’est le point cen­tral du film, cette plon­gée dans une école de com­merce où le but prin­ci­pal n’est pas d’obtenir un diplôme, mais de tra­vailler son réseau, de s’intégrer dans les clubs des élites qui, dans dix ou vingt ans, seront comme les doigts de la main pour mettre en coupe réglée la socié­té fran­çaise. Au pas­sage, si vous vous deman­dez pour­quoi la moi­tié de nos diri­geants actuels sortent des mêmes deux ou trois pro­mo­tions de l’ENA, c’est parce que le phé­no­mène n’est pas tota­le­ment limi­té aux écoles de com­merce… C’est aus­si la par­tie où la volon­té de réa­lisme est évi­dente, mon­trant à la fois le vase clos de ces écoles où l’immense majo­ri­té des élèves sortent d’une pré­pa inté­grée et où les admis sur dos­sier sont parias dès leur arri­vée (c’est un peu comme des bour­siers, c’est limite sale), l’importance des clubs et du « réseau­tage » et la déca­dence de cette « élite » de la jeu­nesse. En somme, vous ima­gi­nez un film sur deux cents Jean Sarkozy dans une école ? Voilà. C’est dur, cynique, limite violent, mais fina­le­ment pas plus que la men­ta­li­té de merde de ces connards.

Mais il y a un « mais ». À cette pré­sen­ta­tion d’autant plus gla­çante que, fina­le­ment, elle ne s’accompagne pas de reven­di­ca­tion ou de dénon­cia­tion, s’ajoute une espèce d’à-côté un peu bizarre où Kim Chapiron semble vou­loir huma­ni­ser ses per­son­nages en leur prê­tant des sen­ti­ments. Ça peut à la limite pas­ser pour Dan, qui est dès le départ vague­ment hon­teux de résu­mer les rela­tions entre étu­diants à un mar­ché déré­gu­lé, mais c’est très éton­nant pour Kelly, qui est la pre­mière à mettre cette théo­rie en pra­tique pour mani­pu­ler les cours, et plus encore pour Louis, qui a tout du gros fils de pute bour­geois, arri­viste et égo­cen­trique, qui pense que les règles sont faites pour les autres et n’a de consi­dé­ra­tion pour per­sonne. Leur rela­tion ne tient pas debout : non seule­ment elle est fran­che­ment mal ame­née et évi­dente, mais elle accu­mule tous les cli­chés du genre, du « on se tourne autour sans se le dire » au « j’ai honte que tu aies vu ma famille ». En prime, cette rela­tion pour­rit tota­le­ment la der­nière scène du film, retour­nant le pos­tu­lat « on est vos meilleurs élèves » pour le trans­for­mer en « Roméo et Juliette à HEC ».

En résu­mant, il y a là-dedans de vraies idées, de vraies envo­lées, un vrai souffle, mais aus­si un vrai pro­blème de construc­tion des per­son­nages et un der­nier « cut » com­plè­te­ment foi­reux. Pas de quoi décon­seiller le film, qui reste un truc à voir (ne serait-ce que pour savoir qui guillo­ti­ner à la pro­chaine révo­lu­tion), mais dom­mage quand même.